« Mais nous avons perdu une partie de la propulsion principale et l’arc de cercle que nous décrivons en nous retournant est trop large pour que le cuirassé de Jua puisse suivre, reprit Mercia, dont l’autre main esquissa un virage plus serré à l’intérieur du premier. Altérer le vecteur d’une telle masse n’est pas chose aisée. Son virage s’effectue donc à l’intérieur du nôtre ; Jua se lance à la poursuite de notre poupe et arrive sur nous… au… humm… en diagonale. Même si je cherche à lui présenter ma proue, je vais faire pivoter ma poupe sur la même trajectoire qu’elle. Elle pourra toujours la frapper.
— C’est votre point le plus vulnérable, fit remarquer Bradamont.
— Oui. C’est bien pour cela que nous gardons ce cap. Mais nous décrivons une parabole. Nous avons pris beaucoup d’élan et adopté un angle plus large que notre propulsion principale s’échine à conserver pendant notre virage. » Les mains de Mercia s’activaient toujours. « Si je coupe la propulsion principale, nous cessons de décrire notre parabole à la même vélocité. La vitesse relative de mon bâtiment et de celui de Jua se modifie et il se met aussitôt à décrire un arc de cercle plus large. Vous voyez ? Jua a arrangé sa passe de tir pour se rapprocher de notre poupe, mais, en coupant ma propulsion avant le contact, j’ai changé de trajectoire et renversé la situation. Elle se retrouve dans les choux, ajouta Mercia en souriant, en même temps que ses mains se croisaient sans se toucher. Elle me passera sous le nez, juste devant ma proue, et s’éloignera de moi selon un angle différent, m’offrant ainsi la cible parfaite de sa propre poupe. »
Marphissa écoutait intensément en se repassant les manœuvres de tête. « Ça pourrait marcher.
— Et ça marchera ! insista Mercia. Nous devons tous tenir compte de l’élan. C’est un facteur important de nos manœuvres. Mais, en raison de leur masse par rapport à leur propulsion principale, les cuirassés doivent davantage y prendre garde que les autres vaisseaux. Jua n’en a pas conscience parce qu’elle manque d’expérience. Ses systèmes de manœuvre automatisés lui établiront une parfaite passe de tir conforme au manuel, mais, parce qu’ils ne tiennent compte que des faits et pas de tous les subterfuges qui me viendraient à l’esprit, ils ne la préviendront pas de ce qui risque d’arriver si je change de trajectoire durant les dernières minutes avant le contact, et, plus capital encore, ils ne l’alerteront pas si, afin de contrecarrer mes manœuvres, elle opte pendant ces derniers instants pour modifier elle-même son vecteur et la position qu’adoptera son cuirassé pour me rencontrer, de sorte qu’elle n’aura pas que moi à combattre mais aussi la masse et la vitesse acquise de son bâtiment. Elle n’y réussira pas.
— Vous dites que c’est sans risque ? demanda Marphissa. Est-ce bien sûr ?
— Évidemment qu’il y a un risque ! répondit Mercia. C’est la guerre, pas un jeu ni une simulation où l’on peut ordonner à l’arbitre de régler les événements à sa guise. Quelque chose pourrait mal se passer. Si le Syndicat jouait de bonheur, le Midway pourrait encaisser des dommages sérieux lors du premier engagement. Jua la Joie pourrait prendre une décision si stupide qu’elle tournerait à son avantage et ferait complètement capoter notre plan. Un de ses sous-CECH ou de ses cadres risquerait de comprendre le risque et de la prévenir, et Jua pourrait l’écouter, si improbable que ça paraisse. Je pourrais aussi mal calculer la seconde précise à laquelle je coupe ma propulsion principale et rater mon tir sur son cuirassé, ou le travailleur Gilligan court-circuiter toutes mes commandes au moment où j’en ai besoin.
— En fait, j’ai bien eu un travailleur du nom de Gilligan, déclara Marphissa. Il n’a provoqué aucune catastrophe, mais probablement parce qu’on le surveillait constamment en prévision d’un tel méfait. Honore ? Qu’en dites-vous ?
— Je trouve ça brillant, répondit Bradamont. Que feront vos croiseurs et vos avisos quand les deux cuirassés se heurteront lors de la première passe ? »
Marphissa réfléchit quelques secondes. « Jua la Joie concentrera son feu sur le Midway. Ses autres vaisseaux auront aussi reçu l’ordre de le viser, parce qu’elle sait qu’il est de loin sa cible la plus importante et qu’elle tient à lui infliger le plus de dommages possibles avant qu’il ne file à toutes jambes comme elle s’y attend. D’accord ? Cela pourrait même nous offrir un créneau pour éliminer quelques-uns de ses croiseurs et avisos.
— Le Midway devrait riposter à son cuirassé pendant la première passe, affirma Bradamont. Dans la mesure où vous n’utiliserez que les quelques armes dont vous entendez vous servir pour confirmer son impression qu’il n’est qu’à peine opérationnel. En voyant ces rares tirs rebondir sur ses boucliers, la CECH Boucher ne s’en croira que davantage invincible.
— Effectivement, convint le kapitan Mercia en hochant la tête. C’est une très bonne idée.
— Comment une sous-CECH dotée d’une telle cervelle a-t-elle survécu sous le Syndicat ? » s’étonna Marphissa.
Mercia sourit. « J’ai évité le pire plusieurs fois. Mais les superviseurs à qui j’avais déplu n’ont jamais eu le loisir de me dénoncer.
— Accidents ?
— Oui. Malheureux, non ? »
Bradamont les scruta toutes les deux. « Je ne sais jamais quand vous plaisantez. »
Peu désireuse de discuter de réalités du régime syndic que Bradamont trouvait incompréhensibles ou répugnantes, Marphissa se garda bien de répondre et préféra revenir au sujet du prochain combat. « La flottille de Jua la Joie se trouve à vingt-six minutes-lumière et arrive très vite sur nous pour une interception directe. Nous filons toutes les deux à 0,2 c, de sorte que le contact s’opérera dans une heure. Je veux que nous soyons redescendus à une vélocité de 0,08 à ce moment-là.
— 0,08 c ? répéta Mercia. Vous partez du principe que Boucher ne freinera pas ?
— Qu’elle ne freinera pas assez, rectifia la kommodore. Elle a tiré certains enseignements de notre dernier affrontement. Elle sait qu’elle doit éviter une vélocité relative trop élevée lors de notre rencontre, faute de quoi elle ne pourra pas nous cibler, et elle tient à nous frapper. Mais elle reste encore assez inexpérimentée pour se dire qu’il vaut mieux aller vite. Elle optera donc pour un compromis et se plantera sur les deux tableaux. Selon moi, elle devrait réduire sa vélocité jusqu’à 0,1 c, mais pas tout à fait.
— C’est une déduction raisonnable, dit Bradamont. Elle devrait aussi sous-estimer la difficulté quant à manœuvrer précipitamment la masse d’un cuirassé. L’Alliance confie habituellement le commandement de ses cuirassés à des officiers chevronnés ayant une grande expérience de ces bâtiments, mais il lui arrive parfois de nommer à ce poste un commandant à qui elle manque et qui tentera de le faire danser comme un croiseur de combat. Pas joli-joli. »
Mercia la fixa. « Vous nous faites des révélations sur la politique de l’Alliance en matière de gestion de sa flotte ?