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— O-oui, honorable supérieur. » L’homme déglutit, visiblement frappé d’effroi. « Les serpents ont installé un dispositif pour provoquer une surcharge. Quand tous ceux du centre de contrôle de l’ingénierie sont morts, nous l’avons modifié. » À l’entendre, on aurait pu croire que tous les serpents étaient subitement tombés raides morts.

« Modifié ?

— Il est sur minuterie. Nous pensons qu’il explosera dans… quelle heure est-il ?… dix minutes environ.

— Dix minutes ? éclata Marphissa. Si le réacteur du cuirassé surcharge dans dix minutes, beaucoup de vos modules de survie se trouveront encore dans le rayon de l’explosion ! Ils ne pourront pas accélérer assez vite pour s’y soustraire.

— Nous ne tenions pas à laisser aux serpents le temps de s’en rendre compte et de le désamorcer !

— Bande d’imbéciles ! marmonna Diaz, les yeux rivés à son écran. Kommodore, nos vaisseaux pourraient encore récupérer quelques-uns des modules qui se trouvent dans la zone dangereuse…

— Non, trancha Marphissa. Ces gens ont bidouillé un moyen de placer sur minuterie leur dispositif d’autodestruction. Nous ne savons pas avec certitude quand se produira la surcharge. Je ne peux pas prendre le risque de perdre un de mes vaisseaux dans cette explosion. » Elle frappa ses touches de contrôle en vouant aux gémonies les travailleurs vindicatifs qui n’avaient pas pris le temps de réfléchir aux conséquences de leurs représailles. « À tous les vaisseaux, ici la kommodore Marphissa. Le cœur du réacteur du cuirassé syndic a été trafiqué pour entrer en surcharge dans dix minutes environ, peut-être moins. Dégagez tous la zone de danger au maximum de votre accélération ! Restez hors du rayon de l’explosion jusqu’à ce que je vous donne la permission d’y rentrer. Donnez acte et giclez ! »

Le Midway était le plus près du cuirassé syndic et avait donc la plus grande distance à couvrir pour s’éloigner du rayon de l’explosion, mais, heureusement, c’était aussi, de tous les vaisseaux de Marphissa, le plus massivement blindé, le mieux protégé par ses boucliers et, en conséquence, le mieux équipé pour survivre à l’onde de choc si d’aventure l’explosion se produisait prématurément. La kommodore n’avait pas fini sa phrase que ses propulseurs s’activaient à plein régime pour le faire pivoter latéralement, et, dès que sa proue se fut assez écartée du cuirassé ennemi, sa propulsion principale s’alluma.

« Tous les vaisseaux devraient s’en tirer sans dommages, fit observer le kapitan Diaz. Cinq minutes de plus et c’eût été une tout autre histoire.

— Vos senseurs captent-ils déjà les indications fermes d’une instabilité du cœur du réacteur ? s’enquit Marphissa.

— Pas encore, répondit le technicien de l’ingénierie. Juste celles que nous avions déjà. Mais, kommodore, quand nous avons découvert le dispositif dont s’étaient servis les serpents à Midway – vous vous rappelez, le croiseur léger qu’ils ont détruit quand il s’est mutiné ? –, il n’y a eu aucun signe précurseur jusqu’à ce que le réacteur soit entré dans les dernières phases de sa surcharge, et celles-ci sont intervenues à une vitesse inhabituelle.

— C’est exact. » Une idée lui venant, elle se tourna vers Diaz. « D’où tenons-nous que ces crétins de travailleurs ont bel et bien posé un dispositif de surcharge avant de s’enfuir ?

— Vous n’avez pas vu comme ils étaient terrifiés ? À mes yeux, ils crevaient de trouille d’être pris dans le rayon de l’explosion. Ah ! Tous les vaisseaux dégagent la zone dangereuse, kommodore. Le Midway est le dernier et il sera à l’abri dans une minute.

— Très bien. » Marphissa fixait son écran. « Voyez si vos techniciens des trans ne pourraient pas établir le contact avec le cuirassé syndic. J’aimerais parler à son commandant.

— Ce sera forcément la CECH Jua Boucher, kommodore.

— Je sais. J’aimerais lui parler », répéta Marphissa.

Une nouvelle fenêtre s’ouvrit devant elle au bout d’une minute.

La CECH Jua Boucher, la « Jua la Joie » dont l’affabilité et l’allure bonasse de mère-grand avaient leurré d’innombrables victimes en les incitant à lui faire des révélations et des confessions fatales, était assise dans le fauteuil de commandement du bâtiment comme si rien ne pouvait l’en déloger. Sa figure d’ordinaire enjouée était renfrognée. Sinon, ce qu’on voyait de la passerelle du cuirassé donnait une impression discordante d’activité parfaitement routinière. Enfouie profondément sous la coque derrière un énorme blindage et la masse de tous les compartiments intermédiaires, elle semblait s’être sortie matériellement intacte du pilonnage infligé à la coque. « Que voulez-vous ? » demanda Jua Boucher sur le ton de l’adulte déçu.

Marphissa soutint son regard, non sans s’émerveiller du hiatus entre l’apparence de la femme et le personnage qu’elle dissimulait. « Je voulais voir de mes propres yeux à quoi ressemblait la femme qui avait ordonné le bombardement de Kane.

— C’étaient des traîtres. Ils avaient assassiné des serviteurs du Syndicat. Ils ne pouvaient pas s’attendre à connaître un sort différent, expliqua Jua Boucher d’une voix toujours aussi désappointée.

— Vraiment ? » Marphissa s’interrompit pour chercher ses mots. « J’ai grandi sous le Syndicat. Je sais à quel point c’était horrible. Mais il était aussi censé se montrer efficace et pratique. Pourquoi tuer tous ces gens, détruire tout cela ? Vous n’avez réussi qu’à convaincre tout le monde, dans cette région de l’espace, qu’on ne pouvait jamais faire confiance au Syndicat et qu’il fallait se préparer à se défendre contre lui.

— Tous les traîtres seront traités de la même façon », affirma Boucher. Sans doute par la force de l’habitude, ses paroles sonnaient comme une douce mais ferme admonestation.

« Non, reprit la kommodore. Vous ne pouvez pas continuer ainsi. Il faut que vous le sachiez. Le gouvernement central syndic de Prime doit le comprendre. Pourquoi ? Pourquoi ce génocide dont vous saviez pertinemment qu’il retournerait tout le monde contre vous.

— Si une seule mort ne réussit pas à convaincre les traîtres de leur erreur, alors dix devraient y arriver, répondit Jua sans se départir de son ton bienveillant de gentille grand-mère. Si dix n’y suffisent pas, cent devraient faire l’affaire. Si une centaine y échoue… »

L’idéologie des serpents exposée en termes crus, dans toute son horreur. Marphissa détourna les yeux pour reprendre contenance. « Vous allez mourir. Vous ne regrettez rien ?

— Seulement que vous ne soyez pas morte avant. » Jua la Joie sourit. « Mais ça peut encore arriver. Nous ne sommes pas aussi faciles à vaincre que vous le croyez.

— Nous n’aborderons pas votre vaisseau, dit Marphissa.

— Kapitan, nous décelons un pic soudain dans les fluctuations du réacteur du cuirassé, annonça à Diaz le technicien de l’ingénierie.

— Quel délai reste-t-il ? demanda Diaz.

— Je l’estime à trente secondes, kapitan. Une minute tout au plus. »

Jua la Joie fixait encore Marphissa, mais d’un œil où pétillait maintenant une lueur d’amusement intrigué. « Auriez-vous l’intention de nous affamer ?

— Non. » Marphissa vit des gens entrer précipitamment sur la passerelle du cuirassé, à l’arrière-plan, juste derrière la CECH Boucher. Ils n’avaient plus les moyens de contrôler le cœur du réacteur depuis ce compartiment, mais leurs instruments pouvaient encore les informer de ce qui se passait. « Ça ne dépend plus de moi en l’occurrence. Les travailleurs que vous avez terrorisés, torturés et massacrés ont pris leur revanche. Ils vous ont tuée. Emportez cette pensée en enfer avec vous. »