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Pour la première fois, Jua la Joie eut l’air ébranlée. Ses yeux s’écarquillèrent. Elle se tourna pour s’adresser à quelqu’un au fond de la passerelle.

Son image disparut.

« Surcharge, kapitan, annonça le technicien de l’ingénierie.

— Nous sommes tous sortis de la zone dangereuse, déclara Czilla. Nous sentirons passer l’onde de choc, mais elle se sera trop dispersée entre-temps pour nous menacer. »

Diaz hocha la tête et enfonça une touche de com pour s’adresser à tout le vaisseau : « Cramponnez-vous pour l’onde de choc. »

Le Manticore tangua comme un navire frappé par une lame de fond.

« Aucun dommage au Manticore, kapitan », rapporta Czilla.

De la main, Diaz lui fit signe qu’il avait compris. « Kane est vengé, tout comme les matelots morts à bord du Harrier, dit-il à Marphissa.

— Et pourtant je ne ressens aucune satisfaction, murmura-t-elle. Seulement le soulagement de savoir qu’elle ne tuera plus. » Elle se redressa pour consulter son écran. Seul rescapé des vaisseaux du Syndicat de ce système stellaire, l’aviso filait toujours vers le point de saut pour Kiribati.

Marphissa enfonça ses touches de com. « Midway, vous êtes détaché de la formation. Mettez le cap sur la principale planète habitée à votre vélocité maximale et allez fournir un appui à nos forces terrestres. Tous les autres vaisseaux opèrent indépendamment pour recueillir les modules de survie. Mettez le personnel du Syndicat sous bonne garde jusqu’à ce que nous ayons trié ces gens et découvert les serpents qui se cachent peut-être encore parmi eux.

 » L’espace de ce système est à vous. Vous l’avez bien gagné. Au nom du peuple, Marphissa, terminé. »

Iceni dînait dans son bureau, en quête de solitude pour se remettre du choc des événements de la journée et de la tension que lui avait infligée l’affrontement en tête à tête et sans aucune médiation avec tous ces citoyens. Ça ne l’avait pas tuée à proprement parler, mais ça s’était révélé si différent de tout ce qu’elle avait connu jusque-là qu’elle s’efforçait encore de se rétablir intellectuellement et émotionnellement.

« Madame la présidente, nous avons reçu un message des forces mobiles de l’Alliance. Il y est indiqué que c’est une réponse à celui que vous leur avez adressé antérieurement. »

Iceni but une gorgée de vin avant de répondre. « Envoyez-le-moi. Toujours aucun signe de Mehmet Togo ? » Elle se demandait s’il ne s’était pas retrouvé piégé par la populace et cloîtré quelque part d’où il ne pouvait pas s’échapper sans attirer l’attention. Mais, si ça s’était produit, il aurait dû pouvoir repartir dès que les foules hostiles s’étaient apaisées et que les émeutiers en herbe avaient viré aux joyeux fêtards à l’occasion des célébrations d’envergure planétaire qui se poursuivaient encore un peu partout.

« Aucun, madame la présidente. »

Elle scruta le superviseur du centre de commandement. « Depuis quand êtes-vous de service ? Ne vous ai-je pas déjà parlé ce matin ?

— Si, madame la présidente. Mais nous avons reçu l’ordre de rester en état d’alerte générale jusqu’à la levée de cette consigne et je n’ai donc pas quitté mon poste. »

Iceni réussit tout juste à ne pas lever les yeux au ciel d’exaspération. Un superviseur en chef avait dû décider de jouer autant que possible la carte de la sécurité et de maintenir tous ses subalternes en état d’alerte. « Annulez l’état d’alerte. Revenez à la normale. Prévenez tous les services et allez vous reposer. »

Le superviseur sourit, tout d’un coup soulagé. « Merci, madame la présidente. Vous… Merci. »

Iceni soupira. La fenêtre disparut et une autre s’ouvrit, affichant le message de Black Jack prêt à être activé. Si ses superviseurs commençaient à se conduire comme les citoyens sur l’esplanade, elle ne trouverait bientôt plus un seul endroit où se cacher.

Elle se versa un verre de vin et se radossa à sa chaise, bien décidée à se détendre pour visionner le message de Black Jack. S’il s’agissait de mauvaises nouvelles, sa fébrilité n’arrangerait rien. Elle appuya sur la touche LECTURE.

Black Jack avait dû envoyer sa réponse dès qu’il avait reçu son propre message. Il avait l’air passablement tendu et éreinté, mais, compte tenu de ses responsabilités, c’était compréhensible. Cela étant, peut-être aurait-elle un jour l’occasion de lui donner quelques conseils pour se rendre plus présentable. Et peut-être lui fournirait-il en retour quelques tuyaux sur la manière de gérer les masses idolâtres en délire.

« Présidente Iceni, ici l’amiral Geary. Nous ne sommes venus à Midway que pour y raccompagner les Danseurs. Ils rentrent chez eux par leurs propres moyens. Nous ne pouvons pas nous attarder une minute de plus que nécessaire dans votre système stellaire de crainte de voir le portail de l’hypernet se refermer avant notre départ. J’ignore quand des vaisseaux de l’Alliance pourront repasser par Midway. Pas avant, peut-être, que nous n’ayons trouvé le moyen d’outrepasser ces blocages. Je regrette de ne pouvoir vous apporter aucun secours pour l’heure, ni d’ailleurs vous fournir des suggestions quant à la signification du message que les Danseurs vous ont envoyé. Bonne chance, et puissent les vivantes étoiles vous assister. En l’honneur de nos ancêtres, Geary, terminé. »

Le message visionné, elle y réfléchit un moment. Elle ne pouvait guère reprocher à Black Jack de n’avoir pas envie de se retrouver piégé à Midway si d’aventure le Syndicat recourait à son dispositif de blocage du portail. Jusqu’à ce qu’on apprenne comment celui-ci était en mesure d’y procéder où et quand il le voulait et, plus décisif encore, comment l’annuler ou l’outrepasser, tout le monde devrait regarder l’hypernet comme une probable voie à sens unique, susceptible de laisser son usager échoué loin de chez lui.

Il ne serait pas mauvais de tenir autant que possible sous le boisseau l’ignorance de Black Jack quant à la date de son retour et de celui de sa flotte à Midway. Point tant d’ailleurs qu’il s’y montrât fréquemment, mais cette incertitude, s’ajoutant à la force de frappe dont disposait le dirigeant de l’Alliance, contribuerait assurément à décourager certaines puissances de fomenter une agression du système. Le Syndicat n’était pas le seul problème extérieur.

Puissent les vivantes étoiles vous assister. Qu’est-ce que ça signifiait exactement ? Elle procéda à une recherche dans sa base de données et reçut une longue réponse faisant état d’anciennes croyances religieuses et des liens qu’elles entretenaient avec d’autres convictions encore plus archaïques.

À mesure qu’elle lisait, elle se rendait graduellement compte que Black Jack lui souhaitait sincèrement de réussir dans ses projets et qu’il invoquait à cet effet les influences qu’il croyait les plus bénéfiques.

Bon. Très bien. Et même excellent.

Iceni leva son verre pour porter un toast à cet homme qui, pour l’heure, devait se trouver quelque part dans l’hypernet. Vous faites un très précieux ami, Black Jack. À cette amitié, dont j’espère qu’elle sera belle et durable.

Mais ces réflexions sur l’amitié et le soutien que peuvent vous apporter les amis lui rappelèrent Artur Drakon et l’amenèrent à se demander si le Midway avait atteint Ulindi assez tôt pour peser dans la balance. Ce qui tempéra considérablement sa jubilation.

De là-haut, la cité où avaient débarqué les forces terrestres n’avait pas l’air d’avoir trop souffert, à l’exception du large cratère où s’était dressé le complexe du QG des serpents et d’un vaste champ parsemé de cratères plus petits qui balisaient le site de la base. Celle-ci gisait sous un terrain à la surface irrégulière, elle aussi piquetée de trous marquant l’impact de bombardements massifs.