Le Midway filait en orbite basse avec une grâce pesante et dépêchait sur les positions de l’artillerie syndic des projectiles cinétiques qui y creusaient de nouveaux entonnoirs. Une forêt de lances de l’enfer dansait sous le ventre du cuirassé, déchiquetant tous les appareils de l’aérospatiale qui cherchaient à fuir ou à s’y soustraire.
« Trouvez les sources du plus puissant brouillage, ordonna le kapitan Mercia à son équipage. Et détruisez-les afin que nous puissions enfin communiquer avec nos forces terrestres.
— En les bombardant ? demanda son technicien de l’armement.
— Euh… non. Sauf si elles occupent des positions isolées. Nous ne sommes pas des Syndics. Les populations n’ont rien à craindre de nous. » C’était tout drôle à dire, mais ça faisait aussi du bien. Mercia coula un regard vers Bradamont en se demandant si l’officier de l’Alliance n’était pas en train de la juger, mais elle avait plutôt l’air de ressasser de mauvais souvenirs. Évidemment. L’Alliance aussi avait bombardé des civils. Cette prise de conscience (que Bradamont n’allait pas la sermonner sur la supériorité morale de l’Alliance à cet égard comme à tous les autres) la soulagea mais l’attrista aussi à l’idée qu’elles eussent en partage cette funeste expérience. « Pensez-vous que l’humanité atteindra un jour un stade où ce qui est arrivé à Kane deviendra impossible ? » lui demanda-t-elle.
L’officier de l’Alliance soutint son regard. « Les hommes sont trop doués pour les forfaits de ce genre. Mais j’espère que nous parviendrons un jour à les rendre aussi rares que possible.
— Ça vaut la peine de s’y atteler », convint Mercia.
« Il se passe quelque chose dans les positions syndics. »
Drakon releva la tête et cligna des paupières pour chasser la fatigue. Combien de jours s’étaient-ils écoulés depuis le débarquement de la force d’assaut ? Il se demanda s’il ne devait pas s’appliquer un nouveau patch de remontant puis opta pour le remettre à plus tard. « Que voyez-vous ? »
Le colonel Kaï eut une moue songeuse. « On dirait des combats.
— Des combats ? Sur leurs positions ?
— Oui, mon général. C’est peut-être une feinte, bien sûr, mais, selon toute apparence, les troupes syndics qui nous encerclent se battent entre elles en plusieurs endroits, juste devant ma brigade.
— Mon général, appela le colonel Safir, ce dont le colonel Kaï vient de parler, je le vois se propager à toute la ligne de front syndic qui me fait face.
— Colonel Malin, captons-nous des transmissions à propos des événements auxquels nous assistons dans les positions syndics ? » demanda Drakon.
Malin mit un moment à répondre. « Le brouillage est encore très dense, mon général, de sorte que nous ne captons rigoureusement rien. Sauf que nos senseurs détectent des tirs qui ne nous visent pas. Attendez ! Voilà quelque chose. Regardez cette rediffusion d’un événement auquel nous avons assisté en face du secteur 5. »
Drakon vit s’ouvrir une petite fenêtre virtuelle sur son écran de visière. La caméra zoomait sur une section des positions syndics quand une silhouette cuirassée sortit à découvert en titubant puis se mit à cavaler en diagonale, non pas vers la base, ni même pour regagner les lignes syndics, mais pour traverser l’esplanade. Elle n’avait pas fait dix pas que des armes se déchargeaient sur elle depuis les immeubles du fond. La silhouette s’affala, tenta de se relever puis retomba et resta allongée, inerte.
« Malheureusement, l’absence d’insignes sur les cuirasses ne nous permet pas de dire s’il s’agit d’un travailleur, d’un superviseur ou d’un serpent, ajouta Malin.
— Devons-nous intervenir ? demanda Safir.
— Ce pourrait être une ruse, avança Kaï. Pour nous inciter à envoyer des soldats à découvert. La séquence du soldat descendu sous nos yeux m’a paru un peu trop théâtrale.
— Le colonel Kaï soulève un point important, dit Malin.
— On entend beaucoup de fusillades par là-bas, affirma Safir. Si c’est une ruse, ils y consacrent beaucoup de munitions et d’énergie, et nous avons vu de nombreux autres soldats syndics se faire descendre sur leurs positions. »
Drakon zooma encore sur les images de la première ligne syndic transmises par les senseurs de la base et ceux des soldats. Le réseau de commandement les intégrait toutes automatiquement pour obtenir un tableau général permettant d’observer tout ce qu’il y avait à voir.
L’esplanade à l’air libre séparant la base de la première rangée d’immeubles était auparavant une vaste étendue à la surface plane et régulière, tantôt pavée, tantôt herbue, soigneusement entretenue pour la laisser nette et dégagée afin d’interdire qu’on y trouvât abri ou couvert. Elle était à présent jonchée de débris de paquets de paillettes et d’autres contre-mesures, et piquetée de cratères de taille diverse creusés par les bombardements. Les cadavres des soldats perdus durant l’assaut par les forces de Drakon y gisaient encore, la plupart recouverts de ceux, bien plus nombreux, des Syndics qui avaient trouvé la mort lors de leurs attaques futiles mais réitérées. Une sorte de brume engendrée par les combats, les nuages de paillettes qui se dissipaient lentement et les retombées des bombardements qui s’étaient abattus sur l’esplanade ou non loin, dérivait paresseusement dans le champ de vision du général, l’opacifiant partiellement.
Les étages inférieurs des bâtiments où ses propres soldats s’étaient abrités avant de prendre la base et que les Syndics avaient occupés par la suite étaient criblés de trous plus ou moins larges. Il n’en restait parfois que le squelette, les parois de verre extérieures ou intérieures fracassées n’en laissant plus debout que la charpente. On avait entassé les gravats de ces bâtiments devant les plus gros trous pour fournir un couvert aux soldats ou masquer la vue, et, afin d’occulter les activités des soldats syndics, ils formaient aussi, à présent, des barricades provisoires en travers des larges rues séparant les pâtés de maisons. Drakon entrapercevait fugacement des groupes d’ennemis plus ou moins nombreux qui se ruaient dans les bâtiments, repérait des tirs sporadiques qui n’étaient pas destinés à la base occupée par ses troupes et assistait de temps en temps à de brèves échauffourées au corps à corps. Mais ces images morcelées ne lui donnaient pas accès à ce qui lui restait invisible, ni ne lui fournissaient une vue d’ensemble assez complète pour comprendre avec certitude le peu qu’il en percevait.
Il finit par secouer la tête. « Les chances pour qu’il s’agisse d’une ruse des serpents sont bien minces. Ceux-ci n’hésiteraient pas à faire sauter une douzaine de leurs soldats pour donner le change. Je me dis aussi que, si nous tombions dans le panneau, les deux bords risqueraient de se rabibocher pour nous tirer dessus.
— Ça pourrait arriver, en effet, concéda Safir à contrecœur. Ce n’est pas parce qu’ils descendent leurs officiers et leurs serpents qu’ils tiennent nécessairement à ce que nous les fassions prisonniers.
— Avons-nous d’autres indications sur ce qui se passe ? » demanda Drakon.
Malin fixa son écran en fronçant les sourcils. « J’ai lancé une recherche en ce sens et je crois avoir trouvé quelque chose. Au cours des quinze dernières minutes, nos senseurs ont capté d’importants tremblements de terre dans un rayon d’une centaine de kilomètres, parfois même à une vingtaine seulement. »