— C’est juste. Nous combattons pour le système stellaire libre et indépendant de Midway. Le Syndicat ne prévaut plus là-bas. Il n’y a plus de serpents.
— Qui commande, en ce cas ?
— La présidente Iceni. Moi. » Drakon se sentit un tantinet ridicule mais il ajouta malgré tout un dernier mot : « Le peuple.
— Le peuple ? » La femme éclata de rire. « Vous me prenez pour une idiote ?
— Non, répondit Drakon. À dire vrai, vous m’impressionnez. Comment vous appelez-vous ?
— Cadre de troisième classe Gozen. » La voix et l’expression restaient méfiantes.
« Eh bien, cadre de troisième classe Gozen, qui commande ici ? Vous ?
— Je suis responsable de ce qui reste de cette partie de nos lignes.
— Qu’en est-il de vos serpents ?
— Jusqu’à il y a encore trois minutes, il n’y en avait aucun parmi nous. Sauf morts. »
Drakon hocha la tête en souriant. « Nous avons donc quelque chose en commun, dirait-on.
— Vous et moi, mais pas avec les unités qui me font face, répondit Gozen. Les serpents l’ont emporté dans ce secteur. Nous venons tout juste de liquider ici leur dernière poche de résistance et nous installons des défenses de tous les côtés.
— Avez-vous besoin d’aide pour éliminer ceux qui vous font face ? »
Gozen le fixa d’un œil atone. « Écoutez… général… Je ne tiens peut-être pas à ce qu’ils me fusillent pour m’être rebellée contre tous ces assauts insensés, mais ça ne veut pas dire pour autant que j’ai envie de vous aider à massacrer les troufions des unités qui font partie de ma division. Ils sont coincés là-bas et peut-être quelques-uns ont-ils aidé les serpents, je ne saurais le dire, mais on force la plupart à continuer de se battre en leur plaquant le canon d’une arme sur la tempe. Alors non, merci, je ne vous aiderai pas à tuer davantage de mes camarades. »
Drakon hocha la tête derechef. « Vous me semblez avoir un problème avec la discipline, cadre Gozen.
— Vous n’êtes pas le premier à me le dire.
— Très bien. Vous vous êtes montrée très franche avec moi, et je vais donc vous rendre la pareille. Nous sommes venus à Ulindi pour nous débarrasser du CECH suprême Haris. Nous pensions qu’il s’était rebellé contre le Syndicat, mais, manifestement, ça faisait partie d’un plan pour nous abuser. »
Gozen secoua la tête. « Je ne sais rien de tout ça. Je n’ai entendu parler d’aucun Haris. Mon unité a débarqué il y a trois jours. Qu’est-ce qu’un CECH suprême ?
— Ça me dépasse, déclara Drakon. Quoi qu’il en soit, nous ne sommes pas là pour conquérir le système ou mourir. Mais pour éliminer les serpents et permettre aux locaux de décider eux-mêmes de leurs affaires.
— Wouah ! Vous me prenez vraiment pour une débile mentale.
— Cadre Gozen, je n’ai pas l’éternité devant moi. Je ne perdrai pas mon temps à tenter de vous convaincre avant de prendre ma décision. Je vous conseille donc de m’écouter attentivement. Midway ne dispose pas d’assez de forces terrestres et de puissance de frappe pour conquérir et contrôler d’autres systèmes stellaires. Nous pouvons en aider certains à se débarrasser du Syndicat et des serpents, mais pas leur imposer notre loi. Chercher à occuper Ulindi par la force serait au-dessus de nos moyens, toujours est-il que nous n’en avons pas l’intention. Nous avons trop connu cela sous le régime syndic. Déboulonner le Syndicat à Ulindi était pour nous une mesure défensive destinée à balayer une menace proche. Laissez-nous au moins le mérite d’admettre que c’était dans notre intérêt. Si vous cessez de nous combattre, si vous cessez de contribuer à soutenir le Syndicat, je n’ai cure de ce que vous ferez ensuite tant que vous ne chercherez pas à vous établir en seigneur de la guerre menaçant les systèmes voisins que Midway s’est engagé à défendre. Mais je ne peux pas permettre à des forces terrestres encore opérationnelles et loyales au Syndicat de continuer à sévir sur cette planète et dans ce système. »
Gozen soutint son regard quelques secondes avant de répondre. « Vous n’avez pas la puissance de frappe ? Vous n’ignorez pas qu’un cuirassé est en orbite, n’est-ce pas ?
— Ouais. Le nôtre. Flambant neuf. Il n’aurait pas dû être déjà opérationnel.
— Il l’est pourtant.
— C’est ce que j’ai cru comprendre. Il pourrait bombarder cette planète jusqu’à n’en plus rien laisser debout, mais pas la contrôler ni sa population. Il rentrera avec nous à Midway parce que nous en avons besoin pour défendre notre système. Alors dites-moi un peu ce que vous comptez faire, cadre exécutif Gozen ?
— Vous vous servez du matériel syndic. Avez-vous de bons décodeurs informatiques dans vos rangs… général ?
— Je dispose même des meilleurs de tout l’espace colonisé par l’homme.
— Vraiment ? » Gozen sourit sincèrement pour la première fois. « Comment le savez-vous ?
— Ils me l’ont affirmé si souvent que je n’ai pas tenu le compte.
— Je peux envoyer un virus, déclara Gozen, brusquement bizness-bizness. On a bloqué toutes nos communications avec l’autre bord, là où les serpents ont encore la haute main. Si vous trouvez le moyen d’inoculer ce virus à leur réseau, il identifiera pour vous les serpents en affichant un signe distinctif sur l’écran de visière de vos cuirasses de combat.
— Ça pourrait être commode, admit Drakon. Quelle est la contrepartie ? Que désirez-vous en échange ?
— Si vous vous en prenez de nouveau aux serpents, tuez-les. Personne d’autre.
— Et si d’autres nous tirent dessus ?
— Écoutez… faites de votre mieux. Dites-le, tout simplement. Ça me suffira.
— Pourquoi ? demanda Drakon.
— Parce que… » Gozen fit la grimace. « Parce que vous m’avez écoutée et que vous m’avez donné des explications, alors que les commandants auxquels j’ai eu affaire m’auraient depuis longtemps ordonné de la fermer et d’obéir. Et parce que les soldats que j’ai à mes côtés sont de braves gens, des hommes et des femmes courageux qui connaissent leur boulot ; mais beaucoup de leurs amis sont morts, on les a poussés au-delà de leurs limites, et ils sont maintenant éreintés, désorganisés et au bout du rouleau. Je ne peux pas atteindre les serpents qui tiennent en otage le reste de ma division et je ne crois pas pouvoir les repousser, ni vous non plus d’ailleurs, en cas de nouvel assaut. Voilà pourquoi.
— Vous avez bluffé tout du long ? s’étonna Drakon. Sérieusement ?
— Oui, m’sieur, honorable CECH.
— Cadre exécutif Gozen, je ne sais pas ce que vous comptez faire quand tout ceci sera terminé, mais, si d’aventure vous cherchez un emploi et que vous passez le filtrage de sécurité, j’aimerais réellement avoir à mes côtés un officier de votre calibre. Bon, je vais demander à mon technicien des trans de vous balancer un lien pour nous transmettre ce virus, et nous verrons bien si mes gens parviennent à éclairer ces serpents.
— Vous venez de m’offrir un poste ? » Gozen éclata de rire. « Vous devez être masochiste.
— Vous n’êtes pas la première à me le dire.
— Très bien, général. Je vais vous dire ce que je vais encore faire pour vous. Je vais tenter de passer le mot aux soldats qui sont encore sous le contrôle des serpents que vous faites des prisonniers. Ça devrait nous profiter à tous les deux, n’est-ce pas ? Ils se battront moins durement et plus d’un de ceux qui sont encore en vie le resteront. Faites-moi savoir quand vous lancerez l’assaut, afin de m’assurer que vous savez où se trouvent mes lignes.
— Savez-vous où sont votre ancien CECH et son état-major ? demanda Drakon.