— Je ne répugne nullement à vous le dire », déclara Gozen. Des coordonnées apparurent sur l’écran du général. « C’est là qu’étaient localisés cet exalté de CECH Nassiri et son équipe. Vous remarquerez qu’il s’agit d’un immeuble confortable très en retrait des premières lignes.
— Et qu’il y a un bar non loin, laissa tomber Drakon quand son écran eut repéré sur le plan de la ville le bâtiment correspondant aux coordonnées.
— Oui, général. Bien commode pour lui, n’est-ce pas ? » Gozen jeta un regard de côté et prêta l’oreille. « Je dois y aller, mon général. Donnez-moi ce lien et n’oubliez pas ce que j’ai demandé en échange.
— Je n’oublie jamais ces choses-là », répondit Drakon juste avant que l’image de Gozen ne disparaisse.
Il pointa l’index sur son technicien des trans. « Il faut transmettre à un cadre exécutif un lien qui lui permettra de télécharger à notre intention un dossier qu’on sécurisera avant de le passer aux décrypteurs.
— J’y travaille, mon général.
— Mon général, nous devrions traiter avec la plus extrême prudence tout ce qui concerne nos rapports avec de prétendus rebelles syndics, lâcha Malin, le front plissé d’inquiétude, mimique qui ne lui ressemblait guère.
— J’en suis conscient, dit Drakon. Y a-t-il chez le cadre exécutif Gozen quelque chose qui vous inquiète particulièrement ?
— Elle vous a manifestement impressionné, mon général. Comme le cadre exécutif Ito impressionnait le colonel Rogero.
— Elle ne cherchait pas à m’impressionner, fit remarquer Drakon. Contrairement à Ito, qui se conduisait comme un chiot qui vient de se trouver un nouveau maître. Ne vous bilez pas, Bran. Si Gozen tient à se rallier à nous, elle subira un examen complet. Pour l’instant, j’aimerais que vous contactiez les gardes de nos prisonniers. Qu’ils leur demandent si quelqu’un connaît le cadre exécutif Gozen. »
Malin plissa de nouveau le front, cette fois pour se concentrer. « Afin de confirmer qu’elle n’est pas un agent des serpents ?
— Non. Si elle est à ce point habile, ils n’en sauront rien. S’il se trouve des gens qui la connaissent, je veux qu’on en libère un ou deux et qu’on les renvoie à Gozen pour lui montrer que nous faisons réellement des prisonniers. Si nous réussissons à obtenir des anciens soldats du Syndicat qu’elle a sous ses ordres qu’ils capitulent, ça épargnerait peut-être la vie de quelques-uns des nôtres et, à ce que j’ai pu voir d’elle, Gozen saura les persuader de se rendre avec elle.
— Mais, mon général, quelqu’un d’aussi indiscipliné n’aurait jamais pu survivre sous le Syndicat, insista Malin. À moins d’être lui-même un serpent.
— C’est un argument recevable, et je veux d’ailleurs savoir ce qui l’a empêchée d’être envoyée dans un camp de travail. Maintenant, appelez ces gardes.
— À vos ordres, mon général. »
Les décrypteurs ne rappelèrent que dix minutes plus tard. « Vous pouvez y arriver, sergent Broom ? demanda Drakon.
— Oui, mon général. On aura juste à infiltrer un cheval dans le réseau syndic.
— Un cheval ?
— Un cheval de Troie, précisa Broom. J’ai appris qu’on allait relâcher un prisonnier. Le renvoyer à ceux qui ont tué tous leurs serpents.
— Comment avez-vous… Peu importe. Cessez de pirater le canal de commandement privé.
— Oui, mon général. Euh… non, mon général, je veux dire. Il serait déplacé d’espionner mes supérieurs.
— C’était précisément ce que le Syndicat se plaisait à vous commander quand nous étions encore sous ses ordres. Je suis sérieux. Farfouillez autant que vous voudrez dans les autres systèmes pour découvrir leurs faiblesses, mais, si jamais vous trouvez des portes dérobées dans mes canaux de commandement, je veux que vous les refermiez hermétiquement. Cela dit, quel rapport y a-t-il entre un prisonnier renvoyé au cadre exécutif Gozen et… » Comprenant brusquement, Drakon sourit. « Nous en renvoyons un autre ?
— Oui, mon général. Dans l’autre camp, qui ignore que nous avons parlé à Gozen. Nous lui faisons dire que nous ne savons pas ce qui se passe exactement, mais qu’il y a de toute évidence deux factions ; aussi, si les autres gars restent des Syndics purs et durs, pourrions-nous passer un marché avec vous ? Pas pour de vrai. Mais le prisonnier que nous enverrons aux serpents aura un cadeau bien spécial caché dans sa cuirasse de combat et, quand ils se connecteront avec les autres pour chercher à découvrir ce que peut leur apprendre l’ex-prisonnier, ils ouvriront une route à notre petit ami. »
Drakon opina. « Les murs pare-feu des serpents ne l’arrêteront pas ?
— Ils ne le verront pas, affirma le sergent Broom. Avec les requins de la sécurité qui gardent le logiciel du réseau ? Il passera complètement inaperçu parce qu’il aura été incorporé à un programme anodin si inintéressant que personne n’y prêtera attention. » Il sourit puis tapota son casque à l’emplacement de son dispositif de communication. « J’ai baptisé mon programme le Sergeoprotecteur.
— Je vois. Parfait ! » Drakon fixa durement le sergent. « Si je fais inspecter nos systèmes pour voir si ce logiciel d’apparence inoffensive ne s’y balade pas quelque part, on ne le trouvera pas, n’est-ce pas ?
— Non, mon général. Certainement pas. Vous ne trouverez rien avec ce scan.
— Même si j’y procédais maintenant ? insista Drakon à la vue de la réaction qu’avait provoquée sa question. Sergent, vous m’êtes précieux parce que vous travaillez et raisonnez hors des sentiers battus. C’est bien pourquoi je vous ai tiré de ce camp de travail syndic juste avant qu’on ne vous fusille pour avoir piraté le réseau qu’il ne fallait pas.
— Oui, mon général. Je n’oublierai jamais que vous m’avez sauvé la vie. Vous m’aviez dit avoir à l’occasion besoin de quelqu’un capable de voir ce que personne d’autre ne voyait là où nul n’irait le chercher, et c’est ce que je fais.
— Et vous le faites très bien. Ni le Syndicat ni les serpents ne sont entrés dans ceux de nos systèmes où je ne voulais pas qu’ils pénètrent. Plus important encore, ils ne se doutaient même pas que certaines sections leur restaient invisibles. Il a fallu un sacrément bon programmeur pour arriver à ce résultat. Et vos gens et vous avez repéré depuis toutes leurs tentatives d’intrusion. Mais, si votre pensée “latérale” outrepasse ses limites, ça devient un problème pour moi et, conséquemment, un problème pour vous. Je ne vais pas ordonner votre exécution comme l’a fait votre dernier patron, mais je dois absolument savoir si vous ne nous entraînez pas dans des complications qui nous rendraient tous les deux malheureux. Quand le colonel Morgan rentrera, je lui demanderai de procéder à des vérifications de votre travail.
— Le colonel Morgan ? Franchement, mon général, ce n’est pas nécessaire.
— J’y réfléchirai. » La rumeur que Morgan était présumée morte se répandrait tôt ou tard, mais, d’ici là, la crainte qu’elle inspirait garderait son utilité. « Pour l’heure, trouvons un prisonnier qui réponde à nos besoins et téléchargeons cette livraison bien spéciale pour les serpents dans ses systèmes. »
Il fallut encore vingt bonnes minutes pour arranger toute l’affaire, tandis que, de son côté, Drakon prévenait Kaï et Safir de se préparer à effectuer une sortie au cas où les soldats contrôlés par les serpents du Syndicat attaqueraient les rebelles du cadre exécutif Gozen. « Colonel Safir, lui annonça-t-il en conférence virtuelle, dès qu’on aura livré ces virus, nous frapperons les positions des serpents qui font face aux vôtres. Ce seront vos cibles prioritaires. Si nous réussissons à les liquider, la résistance des autres forces terrestres syndics s’effondrera peut-être. »