Le colonel Malin désigna plusieurs positions sur le plan de son écran. « Nous avons récupéré un bon stock de paquets de paillettes de rabe dans les réserves de la base. Nous devrions pouvoir camoufler votre approche de leurs positions.
— Assez pour étendre cette couverture sur une vingtaine de mètres supplémentaires de part et d’autre ? demanda Safir. Selon ce plan, nous allons nous heurter frontalement au noyau dur des troupes encore fidèles au Syndicat. Pas envie qu’on me cueille de flanc pendant la charge.
— Excellente idée, dit Drakon. Avons-nous assez de paillettes ? »
Malin vérifia les stocks, le front plissé. « Oui, mon général.
— Très bien. Vos flancs seront donc couverts, colonel. Pénétrez dans le centre, éliminez les serpents puis faites pivoter vos troupes des deux côtés pour submerger le reste des loyalistes avant qu’ils puissent organiser de nouvelles poches de résistance à l’intérieur. » Il montra des lignes qui partageaient les rangées d’immeubles. Les positions syndics installées dans les bâtiments en ruine qui faisaient face à la base formaient un large carré, à présent divisé, dont les mutinés de fraîche date tenaient plus ou moins vigoureusement les deux tiers et les soldats encore loyaux au Syndicat le tiers restant, le long d’un de ses côtés et du tronçon d’un autre ; leurs défenses regardaient tant vers l’intérieur et les troupes de Drakon que vers l’extérieur et les rebelles, tout en mordant sur les côtés du carré. « Ces lignes indiquent les positions tenues par les soldats de Gozen. Veillez à ce que les vôtres n’ouvrent pas le feu sur ceux qui les occupent ou par-delà.
— Aucun problème, mon général, tant qu’eux-mêmes ne nous tirent pas dessus. À ce propos, quand nous investirons le centre, aurons-nous le droit de descendre des loyalistes s’ils ne sont pas des serpents ? s’enquit Safir.
— Oui. Tous ceux qui vous agressent. Selon nos renseignements les plus crédibles, les forces terrestres encore contrôlées par les serpents ne sont ni très exaltées ni fortement motivées, de sorte qu’il y a de bonnes chances pour que vous ne vous heurtiez pas à une bien ferme résistance, sauf de la part des serpents. Que ceux-ci n’aient pas encore cherché à frapper les positions de Gozen montre assez clairement que les hommes qu’ils contrôlent encore sont désormais peu fiables ou au bout du rouleau, voire les deux à la fois. Mais, si l’on se regimbe, vous êtes autorisés à liquider cette résistance d’où qu’elle vienne.
— Très bien. » Safir fit la moue. « J’ai autorisé mes gars à se reposer par quarts, mais eux aussi sont fatigués, mon général. Si jamais nous tombons sur une vacherie, ils risquent de vaciller.
— Je comprends. Dans cette bataille, les deux camps sont arrivés au bout du rouleau. Mais il nous reste assez de tripes pour frapper un bon coup et mettre définitivement K.O. nos derniers adversaires. » Il montra de nouveau le plan virtuel du doigt. « Les forces syndics survivantes sont bien plus dispersées que nous l’étions quand nous défendions cette base. Elles ont accusé de lourdes pertes et doivent couvrir malgré tout un front beaucoup plus large. Nous devrions pouvoir percer leurs lignes avec bien plus de facilité qu’elles-mêmes n’en ont eu pour submerger nos défenses. »
Kaï étudia le plan. « Et si Gozen envoyait ses soldats contre nous quand le colonel Safir attaquera les serpents ?
— Alors vous vous en chargerez, répondit Drakon. Votre brigade détachera quelques unités pour couvrir la section du périmètre de la base que les soldats de Safir auront désertée pour livrer l’assaut, mais il vous restera assez de troupes face aux positions de Gozen si celle-ci se risquait à nous frapper dans le dos. J’en serais le premier surpris, mais, le cas échéant, votre brigade sera notre police d’assurance.
— Comment saurons-nous si le virus a effectivement infecté les systèmes syndics ? demanda Safir.
— C’est à cela que sert aussi notre cheval de Troie de prisonnier. Nos décrypteurs l’envoient infiltrer les systèmes de com syndics par un ver qui, connecté aux nôtres, les incitera à transmettre une unique microrafale chargée de nous prévenir que le virus capable de détecter les serpents est en place. Ce sera le signal de l’attaque. »
Safir éclata brusquement de rire en dépit de son visage creusé de fatigue. « Voyons si j’ai bien tout compris, mon général. Quand le ver des décrypteurs nous signale que notre cheval de Troie va éclairer les serpents en surbrillance, nous attaquons. C’est bien ça ? »
Drakon ne put s’empêcher de sourire. « Exactement. Néanmoins, vous pourriez sans doute le formuler différemment lors du briefing de votre force d’assaut.
— Non, mon général. C’est très précisément ce que je leur dirai. Si éreintés que soient mes hommes, ils s’en souviendront.
— Mon général, ne serait-il pas plus avisé de demander au Midway de bombarder les bâtiments tenus par les loyalistes ? demanda Kaï. Nous les éliminerions sans prendre aucun risque.
— C’est vrai, reconnut Drakon. Mais ils pourraient voir arriver les projectiles assez tôt pour évacuer leur rangée d’immeubles et occuper la suivante, celle qu’ils tenaient auparavant, juste derrière la première. Si je connais bien les serpents, ils auront interdit toute retraite à leurs soldats. Mais, s’ils voient un gros bombardement leur tomber sur la tête, tous décamperont. Et, si ces unités se dispersaient dans la cité, il faudrait alors demander au directeur des ressources humaines de prendre sur son temps pour les retrouver. »
Safir hocha la tête. « Je préférerais en finir tout de suite. Saviez-vous que les gens appelaient autrefois le directeur des ressources humaines le diable ?
— Qu’est-ce qu’un diable ? demanda Kaï.
— Une sorte de DRH, j’imagine.
— Il y a un autre facteur, déclara Drakon. Le cadre exécutif Gozen et ses soldats ne tiennent pas à voir mourir d’autres de leurs camarades, du moins pas davantage que nécessaire. Aplatir ces immeubles comme des crêpes pour massacrer tous leurs occupants nous ferait passer pour des menteurs qui n’ont pas plus de respect pour la vie humaine que les CECH syndics. Quelques-uns des survivants de cette division pourraient devenir le noyau d’une nouvelle force de défense d’Ulindi, et je tiens à ce qu’ils voient en nous des gens crédibles.
— Et pas des Syndics, renchérit Kaï. Compris. Je ne me rendais pas compte de tous les problèmes qu’implique une planification à long terme.
— Quand commençons-nous, mon général ? demanda Safir.
— Dès que vous serez prête. Il est primordial de frapper les serpents avant qu’ils ne se soient trop longtemps reposés. »
On vit Safir consulter son écran pour réviser les données relatives à ses troupes. « Dans quinze minutes, le temps de briefer mes gars, de les équiper complètement pour l’assaut et de les mettre en position. »
Drakon hocha la tête. « Parfait. Colonel Malin, préparez-vous à relâcher les deux prisonniers. Je veux qu’ils prennent le chemin de leurs lignes respectives dans exactement quinze minutes.
— Qu’en est-il du CECH de la division et de son état-major ? demanda Malin. Devons-nous demander au Midway de les liquider ?
— J’ignore s’ils sont toujours localisés à la position qu’ils occupaient avant que leur contact avec Gozen ne soit coupé. Où qu’ils soient à présent, je m’attends à ce que le CECH en question et une bonne partie de son état-major se sauvent dans une débandade générale dès que nous aurons submergé les lignes ennemies. Le Midway repérera leurs véhicules ou leurs navettes et je prendrai une décision à ce moment-là. Très bien. Allons-y. »