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Un quart d’heure plus tard, Drakon voyait dans des fenêtres virtuelles distinctes un des deux prisonniers libérés s’avancer lentement, les bras levés et les mains nues, vers les positions tenues par les soldats de Gozen, tandis que le second, dans la même posture, progressait vers celles contrôlées par les serpents du Syndicat.

« Il n’est pas exclu que les serpents se contentent de descendre le prisonnier au lieu de l’interroger, murmura Malin à l’intention de Drakon.

— Je l’ai envisagé. Mais je les crois surtout avides d’en savoir plus long sur notre statut, et leur seul moyen d’obtenir cette information, c’est de le questionner. »

Celui qu’on avait envoyé aux serpents semblait bien moins confiant que Drakon quant à l’accueil qu’on allait lui réserver. Il ne cessait de trébucher sur les nombreux obstacles d’un terrain que les combats et les bombardements avaient rendu accidenté, et il levait les mains aussi haut que possible.

Drakon vit le premier atteindre les positions de Gozen et constata qu’on le conduisait à l’intérieur.

Le second se planta juste devant celles du Syndicat et ne bougea plus ; il obéissait manifestement aux instructions.

« Attendez pour lancer les paquets de paillettes, ordonna Drakon. Préparez-vous à gicler, colonel Safir.

— Les serpents n’ont pas encore fait entrer le prisonnier, protesta Malin.

— Ils ne le laisseront pas entrer, répondit Drakon. Je viens de comprendre ce qu’ils manigancent. Ils comptent procéder à son interrogatoire à distance par le truchement des canaux de com puis ils le tueront pour ne pas courir le risque qu’il soit armé ou équipé d’explosifs. » Qu’il eût lui-même ordonné à l’homme de marcher ainsi à sa mort le rendait malade, mais pas un seul instant jusque-là il n’avait imaginé que les serpents puissent se montrer à ce point paranoïaques. « Ce sont des serpents. Pourquoi diable ne me suis-je pas attendu à ce qu’ils se conduisent en serpents ? »

Les mains de Malin stationnaient au-dessus des commandes de tir des paquets de paillettes. « Mon général, personne parmi nous…

— Mon général, la microrafale vient de nous parvenir ! rapporta le technicien des trans.

— Tirez ! ordonna Drakon à Malin. Nous lançons les paillettes, colonel Safir. »

Il n’avait pas terminé sa phrase que les paquets volaient.

Le prisonnier délivré recula en titubant puis s’effondra.

« Ils l’ont descendu juste avant que nous ne tirions, constata Malin.

— Ce sera la dernière victime de ces serpents, grogna Drakon. Safir, foncez dès que vous serez prête. »

Les paquets s’épanouissaient juste devant les positions du Syndicat, libérant toutes sortes de leurres. « Sus à eux ! hurla Safir. Pour le colonel Gaiene ! » Puis, dans un ululement rageur, elle prit la tête de sa force d’assaut pour la lancer contre les positions syndics.

Un tir de barrage les accueillit. Les défenseurs visaient à l’aveuglette à travers les paillettes et ne faisaient que rarement mouche. Drakon avait affiché une image transmise par la visière de Safir en voyant la fumée et les diverses contre-mesures de paillettes s’élever dans l’air, mais il la vit s’y enfoncer la tête la première et il perdit aussitôt la connexion. La seule information dont il disposait à présent était une estimation de sa position fondée sur son dernier rythme de progression connu.

« Que se passe-t-il ailleurs, Bran ? demanda-t-il, répugnant à détourner son attention de l’assaut de Safir.

— Ça reste tranquille dans les secteurs qui font face aux forces de Gozen, répondit le colonel. Nous n’avons repéré aucun tir d’artillerie imminent visant celles de Safir.

— Le Midway a lourdement endommagé l’artillerie syndic, fit observer Drakon. Notre force d’assaut devrait émerger des paillettes d’une seconde à l’autre. »

Son écran clignota, se réactualisa, clignota de nouveau puis se stabilisa. Quelques secondes seulement avant que la charge de Safir ne se drosse sur les positions syndics il disposait à nouveau d’une vue dégagée retransmise par sa cuirasse de combat.

Les armes des défenseurs s’étaient révélées inefficaces tant qu’elles tiraient à l’aveugle. Mais, maintenant que la force d’assaut avait émergé des paillettes, elles pouvaient recourir durant un bref laps de temps, avec une précision extrême, à leurs systèmes de visée. C’était ce moment qu’avait redouté Drakon. Même si les défenseurs couvraient davantage de terrain avec des effectifs inférieurs, et bien qu’ils fussent épuisés par leurs nombreux assauts quotidiens, ils risquaient encore d’infliger de lourdes pertes aux soldats de Safir avant qu’ils n’atteignent les positions syndics.

Mais, pendant ces quelques secondes, il put constater que les tirs de la plupart des Syndics restaient mal ajustés. Rares étaient ceux qui touchaient les assaillants avec la précision à laquelle on était en droit de s’attendre de systèmes de visée, et la plupart rataient largement leur cible. Ils ne cherchent pas à nous frapper, conclut-il avec soulagement. Gozen leur avait-elle fait passer le mot qu’ils pouvaient se rendre avec la certitude d’être faits prisonniers ? Ou bien ces soldats syndics étaient-ils vannés au point de n’en avoir plus rien à battre ?

À peine gênés par ces tirs majoritairement inefficaces, les soldats de Safir enfoncèrent la ligne ennemie en détruisant littéralement, dans la plupart des cas, ce qui subsistait des barricades de fortune, ou en broyant les soldats syndics qui ne réussissaient pas à les esquiver à temps. À l’œil nu, rien ne distinguait les cuirasses de combat des forces terrestres régulières de celles des serpents, mais, sur la visière du casque des soldats de Drakon, certains des symboles désignant l’ennemi luisaient d’un vert phosphorescent vénéneux au lieu du rouge normal. Les symboles verts s’effaçaient si vite qu’ils semblaient se dissoudre à mesure que les assaillants progressaient dans la position syndic et éliminaient les serpents de ce secteur.

Le dernier serpent s’abattant, les canons des armes pivotèrent pour se braquer sur les soldats syndics, qui eux-mêmes visaient les troupes de Drakon. L’espace d’une éternité, qui ne dura pourtant qu’une ou deux secondes, les deux groupes retinrent leurs tirs et se regardèrent en chiens de faïence.

Puis Safir releva sa visière. « Nous sommes venus éliminer des serpents ! hurla-t-elle. Pas vous ! Lâchez vos armes et laissez-nous achever les derniers ! »

Plusieurs soldats du Syndicat jetèrent leur arme, précipitamment imités par les autres. « Troisième compagnie, surveillez vos nouveaux amis ! ordonna Safir en rabaissant sa visière. Premier et troisième bataillons, demi-tour à droite et attelez-vous-y ! Deuxième et quatrième, à gauche derrière moi ! »

De part et d’autre de la brèche ménagée dans le front syndic, les assaillants se ruèrent en désordre. Les serpents avaient ordonné aux troupes placées sous leur contrôle de se retourner et de contre-attaquer simultanément en direction de la percée, ce qui théoriquement aurait dû être la bonne tactique pour enfoncer les troupes de Drakon sur ses deux flancs. Mais, dans la pratique, éreintés et récalcitrants, les soldats syndics ne se déplaçaient ni assez vite ni avec assez d’assurance, et les plus proches de la pénétration opéraient d’ores et déjà un début de repli désordonné, à mesure que les serpents qui se tenaient à leurs côtés étaient méthodiquement abattus par l’avant-garde des attaquants. Ce qui aurait normalement dû être une preste volte-face assortie d’un appui bienvenu prit vite le tour d’une cohue frénétique, où chacun bloquait son voisin dans une masse enchevêtrée de soldats paniqués et où tous tournaient en rond dans la confusion générale. Les serpents hurlaient successivement ou simultanément ordres et contrordres, ajoutant au chaos. Certains se mirent à tirer sur leurs propres troufions, méthode syndic traditionnelle pour imposer la discipline quand toutes les autres ont échoué, et un grand nombre de ces derniers, excédés, entreprirent de riposter en ciblant non seulement les serpents mais encore tous les cadres exécutifs et superviseurs à portée de tir.