— Surveillez-les de près. Ça ressemblerait bien aux serpents de les avoir laissés sur place pour nous abuser.
— Oui, kommodore. Mais tout se passe magnifiquement bien. Grâce à ces données de liaison et à ces codes d’accès, qui nous permettent d’accéder aux satellites espions proches de l’étoile, ceux-là mêmes dont se servent les transports de troupes syndics pour nous tenir à l’œil, et de les manipuler discrètement, ils ne leur montrent que ce que nous voulons leur faire voir.
— Tout se passait aussi magnifiquement bien voilà quelques jours, juste avant qu’un cuirassé du Syndicat ne nous tombe dessus », lui rappela-t-elle. Elle devait toutefois reconnaître que l’opération se déroulait sans bavures. La lecture inversée des satellites espions donnait à ses vaisseaux accès aux images des transports de troupes, qui eux-mêmes en dépendaient pour surveiller les vaisseaux de Marphissa et rester camouflés. Même si les transports restaient toujours derrière l’étoile relativement à la position de ses propres vaisseaux, Marphissa pouvait vérifier, grâce à ces satellites, qu’ils se maintenaient en orbite à trois minutes-lumière environ de l’étoile. Les dix transports de troupes évoquaient un troupeau d’énormes baleines nageant placidement dans le vide. « Nous avons transformé leurs satellites espions en satellites félons, fit-elle remarquer.
— Kommodore ? l’interpella le technicien Czilla. Cela ne ressemble-t-il pas au coup que nous ont fait les Énigmas il y a bien des années ?
— On ne vous a donc pas briefés à cet égard ? » interrogea Marphissa en se tournant vers Diaz.
Celui-ci secoua la tête. « Ce n’était pas autorisé. Classé secret-défense de niveau deux. Circonstances extraordinaires.
— Ridicule ! lâcha-t-elle. Pour préserver ce secret de qui ? L’Alliance nous en a informés, le Syndicat l’a appris du CECH Boyens, et, quant aux Énigmas, ils doivent certainement déjà savoir ce qu’ils font. Quelqu’un a décidé le secret-défense dès que nous en avons eu vent et n’est jamais revenu sur son niveau de classification, même quand la situation a évolué. »
Ses vaisseaux mettraient encore une demi-heure à s’approcher assez du soleil pour découvrir ce qui se cachait derrière et obtenir des visuels des transports. Largement le temps de donner des explications aux techniciens pour leur permettre de mieux comprendre leur tâche. Elle fit pivoter son fauteuil vers Czilla et les autres. « Ce que nous faisons là est sans doute très proche de ce que nous ont fait naguère les Énigmas, mais différent. Nous transmettons aux transports syndics une fausse image de notre activité en nous servant de virus que nous avons implantés dans les systèmes de leurs satellites espions. Les Énigmas avaient eux aussi implanté des vers dans les systèmes de nos senseurs, mais ces vers bloquaient toute détection ou image de leurs vaisseaux. C’est pourquoi ils nous restaient invisibles. Et ils se servent d’une sorte de vers que nous ne pouvons pas répliquer. L’Alliance n’en est pas non plus capable, d’ailleurs. Elle a appris à les repérer et à les éliminer, mais elle ne peut pas les générer.
— C’est en tout cas ce que nous a dit l’Alliance, déclara Diaz, arrachant des sourires goguenards aux techniciens.
— C’est ce que Black Jack lui-même a déclaré à la présidente Iceni, rectifia Marphissa. Et le capitaine Bradamont me l’a répété. »
Tous les techniciens hochèrent la tête. « Le capitaine ne nous raconterait pas de bobards, commenta Czilla.
— Non, certainement pas », convint Marphissa, en s’étonnant elle-même de dire du bien d’un officier de l’Alliance et de le penser sérieusement. C’était aussi renversant que d’entendre quelqu’un du Manticore parler de Bradamont en l’appelant « le capitaine ».
« Les procédures d’assainissement que nous appliquons quotidiennement à nos systèmes sont-elles destinées à repérer ces ruses des Énigmas ? Nous n’avons jamais réussi à comprendre leur fonctionnement parce qu’elles ne ressemblent en rien aux programmes de sécurité ni aux antivirus qui nous sont familiers.
— Oui, répondit Marphissa. C’est à cela qu’elles servent. Vous avez envie de devenir célèbres ? Découvrez comment s’y prennent les Énigmas. Leurs vers sont programmés au niveau quantique. »
La mâchoire des techniciens leur en tomba.
« Très bien, conclut Marphissa. Surveillez de près les connexions et les fausses données. Chaque minute où nous pourrons accélérer et nous rapprocher de l’étoile à l’insu des transports diminuera leurs chances et leur espoir de nous échapper. Mais je ne tiens pas à de longues poursuites, ajouta-t-elle en se retournant vers son écran.
— Ce ne sont pas ces poursuites qui vous inquiètent, n’est-ce pas ? s’enquit Diaz à voix basse.
— Bien moins que le nombre des serpents qui mettent l’équipage au pas sur chacun de ces transports, répondit-elle. Et, surtout, s’ils ne les auraient pas équipés comme leurs vaisseaux de ces dispositifs permettant de déclencher la surcharge du réacteur sur commande. Si c’est le cas, il suffirait d’un serpent assez fanatique et disposé à sacrifier sa vie pour le Syndicat sur chaque transport pour que nous ne retrouvions plus que dix boules de débris gravitant autour d’Ulindi. »
Ces débris formeraient-ils un anneau d’épaves autour de l’étoile avant que les vents solaires ne le dispersent ? Cette image la surprit et la hanta pendant les quelques minutes qui suivirent, alors qu’elle se livrait à la seule activité qui lui était permise pour l’instant : surveiller le statut de ses vaisseaux et l’activité des transports syndics qui ne se doutaient encore de rien.
« Nos systèmes estiment à vingt minutes le délai avant le premier contact visuel », rapporta Czilla.
Rappel brutal du fait que toute estimation d’une valeur donnée reste approximative, il n’en fallut que dix-huit au Faucon pour disposer d’un visuel direct des transports. À cet instant, la flottille de Marphissa ne s’en trouvait plus qu’à quatre minutes-lumière et se déployait pour frôler l’étoile selon une manœuvre baptisée « Approche et transit stellaire à haute vélocité », mais que les équipages connaissaient surtout sous l’appellation moins officielle « chaud devant ». En termes spatiaux, passer près d’une étoile signifie s’en trouver à moins d’une minute-lumière, soit dix-huit millions de kilomètres. Quand Marphissa était encore une novice dans les forces mobiles et qu’elle avait entendu pour la première fois cette distance traduite en kilomètres, elle l’avait trouvée extrêmement grande. Mais, quand on frôle une énorme fournaise de fusion nucléaire incontrôlée, même dix-huit millions de kilomètres peuvent vous paraître beaucoup trop courts.
« Rien de tel pour nous rappeler notre insignifiance, n’est-ce pas ? » murmura le kapitan Diaz.
Marphissa ne répondit pas. Maintenant que l’effet de surprise était gâché, il ne lui restait plus qu’à tendre la main vers ses touches de com. « Transports de troupes du Syndicat, ici la kommodore Marphissa du système stellaire libre et indépendant de Midway. Nous pouvons vous détruire à loisir. Vous avez l’ordre de vous rendre sans plus attendre. Réduisez vos boucliers au niveau minimal de sécurité pour la distance qui vous sépare de l’étoile et renoncez à altérer vos vecteurs. Toute tentative de fuite sera réprimée par la force. Toute résistance opposée aux équipes d’abordage se soldera par le mitraillage de vos vaisseaux. Chaque transport doit faire acte de reddition. Au nom du peuple, Marphissa, terminé. »
Elle fit signe au technicien des trans. « Répétez ce message toutes les minutes pendant les dix prochaines.
— À vos ordres, kommodore. »