« Kommodore, d’après les rapports qui nous parviennent des transports qui ont capitulé, chacun avait trois ou quatre serpents à son bord. Deux d’entre eux annoncent en avoir fait un prisonnier. Les autres seraient tous morts.
— Deux serpents laissés en vie ? s’interrogea-t-elle. Bizarre.
— Peut-être n’étaient-ils pas trop mauvais. Pour des serpents.
— Peut-être. Il arrive de temps en temps qu’ils n’exécutent pas l’un des leurs, du moins si quelqu’un avec un brin d’humanité a réussi à se faufiler au travers des fissures de leur système de sélection. Faites passer le mot à ces transports qu’ils tiennent les deux serpents sous bonne garde, constamment surveillés par de nombreuses personnes et sans qu’on leur laisse accès à rien. »
Le Faucon avait réglé sa vélocité sur celle de l’ULTT 743, lui collait à la poupe et lui décochait des tirs qui affaiblissaient encore ses boucliers arrière déjà relativement peu robustes pour aller frapper avec une constance régulière ses unités de propulsion principale.
Incapable d’accélérer davantage mais continuant de fendre l’espace à la même allure, la 743 impuissante filait toujours vers le lointain point de saut pour Kiribati.
« Envoyez-lui une équipe d’abordage, qu’elle tâche d’évaluer la situation précise à bord », ordonna Marphissa.
Mais, alors même que le Faucon entreprenait de fixer un tube d’accès à sa coque, les propulseurs de manœuvre de l’ULTT 743 s’activèrent, la faisant virer de bord. « Tant que les serpents allumeront ces propulseurs et feront danser cette unité, nous ne pourrons pas procéder, transmit le commandant du Faucon, frustré.
— Très bien. Alignez-vous de votre mieux sur les vecteurs de la 743 et réglez les tirs de vos lances de l’enfer sur sa passerelle. Frappez-la jusqu’à ce que vous soyez certain qu’il n’y reste plus rien en état de fonctionner. » Rien de vivant non plus, mais cela allait sans le dire.
« Entendu, kommodore. »
Normalement, frapper un point précis d’un vaisseau ennemi est tout bonnement impossible quand on le croise à une vélocité équivalente à quelques fractions de c et que la fenêtre de tir ne dure que des dixièmes de seconde. Le toucher dans ces conditions est déjà un exploit.
Mais, tant que le Faucon se maintenait en position juste derrière le transport blessé et réglait sa vitesse et sa trajectoire sur les siennes, ça revenait plus ou moins à viser une cible fixe tout en restant soi-même immobile. Et, dans la mesure où l’ULTT 743 était de facture syndic, le croiseur léger disposait d’un plan parfait de ses ponts, lui indiquant avec précision où se trouvait sa passerelle.
Rien ou presque n’arrête les lances de l’enfer. Les faisceaux de particules à très haute énergie traversent sans encombre la majorité des obstacles, laissant de larges trous réguliers dans les coques, l’équipement et les êtres humains assez infortunés pour se trouver sur leur passage. Compte tenu du mince blindage des transports et des boucliers quasiment morts de la 743, celles du Faucon la transperceraient sans aucune difficulté.
Le croiseur léger tirait en continu avec une redoutable, impitoyable précision, ouvrant de profonds trous dans la coque du transport et perforant sa passerelle de part en part. Marphissa assistait au spectacle en réprimant la nausée que lui inspirait le sort de tous ceux qui devaient s’y trouver. Elle ne réussissait à garder contenance qu’en reportant fugacement son attention, de temps à autre, sur les interceptions et l’encerclement des huit transports de troupes par ses propres vaisseaux, qui désormais cornaquaient ceux qui s’étaient rendus.
« Je dois laisser mes lances de l’enfer se reposer, rapporta le Faucon. Elles surchauffent.
— Compris, répondit Marphissa. Tâchez à nouveau d’envoyer une équipe d’abordage. Établissez-moi une liaison avec son commandant. »
Cette fois, aucun propulseur ne s’alluma quand le Faucon s’approcha de l’ULTT 743 pour appliquer un tube d’accès à sa coque.
Marphissa activa la connexion avec le responsable de l’équipe d’abordage du Faucon et afficha une vue transmise par le casque de sa combinaison de survie. Elle vit une bande explosive découper dans le flanc du transport un orifice auquel serait fixé le tube puis l’équipe d’abordage pénétrer dans le vaisseau.
« On a trouvé des cadavres, rapporta l’officier responsable d’une voix tendue. On s’est sûrement battu pour les places sur les modules de survie. Mais seulement ici. »
Le transport était vaste, assez pour abriter des centaines de soldats des forces terrestres et tout leur équipement. L’équipe d’abordage piqua vers la passerelle pour vérifier ce qu’il en restait, à travers des coursives effrayantes dont toute l’atmosphère s’était échappée par les larges orifices de la coque et où ne fonctionnait plus que l’éclairage de secours, de sorte qu’on ne voyait que ce qu’éclairait un faisceau lumineux, tandis que des ténèbres d’un noir d’encre s’amassaient tout autour.
Marphissa décrocha pour concentrer son attention sur le tableau général. « Devons-nous envoyer des équipes d’abordage sur tous les transports qui se sont rendus ? demanda Diaz.
— Non, décida-t-elle. Nous allons les orienter vers la planète, où le Midway et son équipage attendent de prêter renfort à nos équipes d’abordage, et nous réglerons tout cela là-bas. Tel que ça se présente, nous aurons déjà fort à faire avec la récupération des modules rescapés de la 743. »
Elle entra son orbite actuelle et une position autour de la planète habitée puis attendit avec impatience pendant la seconde nécessaire aux systèmes automatisés pour recommander une trajectoire. Elle dut d’ailleurs s’y reprendre à deux fois, les systèmes, présumant que seuls les vaisseaux de guerre rentraient, ayant basé le vecteur sur leur capacité d’accélération. Après qu’elle leur eut précisé que toutes les unités regagnaient la planète, ils fournirent un vecteur différent tenant compte, celui-là, de l’accélération moindre des transports de troupes. Marphissa avait passé trop de temps à cornaquer de lourds cargos, auprès desquels les transports de troupes passaient pour des lévriers de l’espace, pour se mettre la rate au court-bouillon à cause de ce délai supplémentaire.
« Kommodore, notre équipe d’abordage a établi le contact avec les survivants de l’équipage de la 743 », annonça le commandant du Faucon.
Marphissa coula un regard vers la petite fenêtre virtuelle qui montrait à présent l’officier responsable de l’équipe d’abordage devant un groupe de spatiaux du transport de troupes en combinaison de survie.
« Tous les serpents de la 743 sont morts, poursuivit le Faucon. Nos tirs ont tué tous les occupants de la passerelle et, pendant que nous la détruisions, les survivants de l’équipage ont réussi à s’emparer du compartiment du contrôle de l’ingénierie et à abattre les deux serpents qui s’y terraient. Mais on me dit que les commandes sont HS et que toute la section arrière de la propulsion principale a été déchiquetée par nos frappes. »
Génial ! Marphissa fixa l’image de l’ULTT 743, l’œil noir. J’ai là un gros vaisseau sans passerelle ni commandes en train de claudiquer vers le point de saut pour Kiribati. « J’aimerais une estimation de votre part : prendre cette carcasse en remorque pour la ramener jusqu’à la planète en vaut-il la peine ? »