Chapitre quinze
Au lieu de lui répondre, Gozen le fixa longuement avant de poser elle-même une question. « Vous connaissiez réellement ce type de Chandrahas ?
— Ouais. » Drakon eut un sourire torve. « Il a un peu vieilli depuis, mais moi aussi.
— Mais vous vous souveniez de son visage ? Au bout de dix ans. »
Le général secoua la tête et contempla le revêtement écorché de la place. « Il aurait dû y trouver la mort. Tous autant qu’ils sont. Mais six ont survécu et ont tenu jusqu’à notre arrivée. On n’oublie pas la physionomie d’un homme capable d’un tel exploit. » Il soutint son regard. « Vous aussi, vous avez de bons éléments. Ils sont un peu abattus pour l’instant, mais donnez-leur une semaine et je n’aimerais pas en découdre de nouveau avec eux. »
Un coin de la bouche de Gozen se releva. « Merci.
— Ouais. De bons soldats. Cela dit – ne le prenez pas mal –, je m’attendais à ce que le Syndicat nous envoie des forces terrestres qu’il regardait comme parfaitement fiables. »
Gozen eut un sourire dépourvu de toute trace d’humour. « Nous l’étions. Autant que peuvent l’être des forces terrestres. À l’exception des vipères, je veux dire, rectifia-t-elle en citant ces forces spéciales fanatisées. Beaucoup parmi nous croyaient au Syndicat et voulaient contribuer à son sauvetage.
— Vous n’en faisiez pas partie. » C’était un constat, pas une question.
« Non, mon général. » Gozen détourna les yeux, le visage sombre. « Non, répéta-t-elle. Je n’étais pas de ces loyalistes purs et durs. Il y en avait malgré tout un bon nombre dans nos rangs. Mais on nous a envoyés attaquer vos positions bille en tête, assaut sur assaut. Les tirs et le shrapnel se moquent des opinions politiques des uns et des autres, mais les cadres et les travailleurs zélés, les vrais croyants, ceux qui tenaient réellement à ajouter une nouvelle victoire au tableau de chasse du Syndicat, poussaient de plus en plus vers les premières lignes à chaque assaut et mettaient plus longtemps à battre en retraite. Ç’aurait été super pour eux si vous aviez flanché. Ils auraient formé le coin qui vous avait enfoncés et nous aurions fourni la masse derrière eux. Mais vous n’avez cédé nulle part. Vous aviez trop de monde partout et une trop grande puissance de feu, vous étiez terrés dans la base et tout bonnement trop coriaces. De sorte que les plus enthousiastes sont morts plus vite que les plus tièdes d’entre nous. »
Gozen porta le regard sur les cratères qui émaillaient l’esplanade. « Naturellement, les cailloux qu’ont fait pleuvoir vos forces mobiles se fichaient bien, eux aussi, de qui ils tuaient, et ils ont coupé les jambes aux unités qui livraient cette attaque. Ne restaient plus face à vos positions que les fanatiques, et leur groupe a vite été balayé. Tout bien pesé, ceux qui étaient encore en vie au bout d’un certain nombre d’assauts n’appartenaient pas au noyau dur. »
Elle embrassa l’esplanade d’un geste. « Les vrais croyants, les durs à cuire, les vraiment loyaux, gisent là-dehors. Ils ont tout donné. Et, eux partis, nous nous sommes demandé pourquoi nous obéissions.
— Je vois. » Drakon tourna à son tour le regard vers les cadavres qui s’entassaient encore sur le terrain à ciel ouvert en dépit des équipes qui l’arpentaient méthodiquement pour ramasser les corps. « Le Syndicat disposait d’une très bonne arme, votre unité, mais il l’a cassée.
— Ouais. Comme toutes les autres unités du Syndicat, nous étions démoralisés. Au-delà, nos gens n’obéissaient que poussés par la peur ou parce qu’ils se refusaient à laisser tomber leurs camarades, mais abrités derrière une sorte de carapace qui nous faisait passer pour forts. » Elle désigna les piles de cadavres d’un coup de menton. « C’était ça, notre coquille. Les autres n’auraient jamais cédé devant l’Alliance, quoi qu’il arrivât. Nous aurions tenu jusqu’au bout pour nos familles et nos foyers. Mais nous savions que vous ne faisiez que ce à quoi tout un tas d’entre nous avaient déjà songé, et que vous ne menaciez pas nos foyers. Seuls le Syndicat et les serpents en sont encore capables.
— Pas tout à fait, la détrompa Drakon. Il y a d’autres menaces extérieures. Il reste encore beaucoup de rudes batailles à livrer.
— Vous êtes toujours aussi encourageant ? »
Il lui sourit. « Dites-moi une chose. Comment avez-vous survécu jusque-là. Pourquoi étiez-vous encore un cadre exécutif de troisième classe plutôt que la détenue d’un camp de travail ?
— Pourquoi cette question ? s’enquit Gozen en feignant la surprise.
— À cause de votre indocilité, répondit-il sèchement.
— D’accord. À la vérité, je n’allais plus durer très longtemps. Je suis douée pour ce que je fais. Je suis un fichtrement bon soldat, je fais mon boulot et mes travailleurs me respectaient. Ils ne cherchaient pas à saper mon autorité parce qu’ils savaient que je m’efforçais de les protéger. Mais je n’ai réussi à survivre jusque-là que parce que j’avais un patron puissant, le sous-CECH responsable de ma brigade. C’était mon oncle. Et il avait un dossier sur son chef de corps, le CECH de la division. J’ignore de quoi il retournait, mais c’était sûrement un moyen de pression, de quoi le faire chanter. »
Drakon ne put s’empêcher de reporter le regard sur le champ de morts.
« Non, dit Gozen. Il n’est pas là. » Elle inspira pesamment puis soupira. « Juste avant que nous ne venions ici, il y a eu un dérapage. J’ignore quelle forme il a prise. On nous a dit qu’on avait un nouveau CECH de division et, quand j’ai cherché à me renseigner auprès de mon oncle, j’ai découvert que notre sous-CECH, lui aussi, avait été remplacé du jour au lendemain. On m’a convoquée avant la fin de la journée pour m’apprendre que mon oncle avait été arrêté pour crimes contre le Syndicat et que les serpents me tenaient à l’œil. J’avais le choix entre accomplir héroïquement cette mission, ce qui m’aurait sauvé la peau pendant encore un certain temps, mourir héroïquement, ce qui aurait pu se faire relativement sans douleur, et aller rejoindre mon oncle dans la mort ou dans un camp de travail, ce qui n’était pas explicitement spécifié.
— Un laïus de motivation typiquement syndic !
— Exactement. Ajouté à quelques bouleversements brutaux de la chaîne de commandement et à l’arrivée d’un tas de nouveaux serpents chargés de surveiller tout le monde, c’était censément destiné à nous placer dans les meilleures conditions possibles pour vous éliminer. » Elle eut un rire amer. « Bien évidemment, ç’a eu l’effet contraire. Nous nous sommes battus plus languissamment contre vous que si nos anciens chefs étaient restés et que si les serpents n’avaient pas mis toutes nos décisions en cause avant de les approuver. Sans tous ces changements qui ont nui à notre efficacité, vous auriez été balayés avant même d’attaquer et de prendre la base.
— Le Syndicat s’est coupé lui-même l’herbe sous le pied, conclut Drakon. Rien de nouveau là-dedans. Alors, qu’allez-vous faire à présent, cadre exécutif Gozen ? » redemanda-t-il.
Elle embrassa ses positions d’un geste. « M’assurer que mes gars vont bien.
— Vous pourriez être dans la course pour la direction des forces terrestres d’Ulindi, fit-il remarquer.
— Pas envie, mon général. Je ne suis pas prête pour ça. Je sais très bien gérer de petites unités, mais on m’a tenue à l’écart du plus clair du travail d’état-major. Mon oncle veillait à ce que je fasse profil bas et les autres sous-CECH auraient préféré me voir dégager.