— Avec moi, vous pourriez acquérir cette expérience. Pourvu que vous passiez le filtrage de sécurité.
— Hmm. » Elle le dévisagea. « Soyons au moins clairs sur un point. Je ne crois pas être un trophée de grande valeur, mon général, et je n’ai jamais vraiment compris les préférences des mâles en matière de femmes, mais, si vous voyez en moi une petite protégée qui saura satisfaire vos besoins physiques et caresser votre ego dans le sens du poil, ce n’est pas ma tasse de thé. »
Drakon secoua la tête. « La mienne non plus. Je n’inflige pas ce genre de pression à mes subordonnées, et je fais d’ailleurs observer une très ferme politique à cet égard. Je sais, le Syndicat aussi. Mais je parle sérieusement. » Raison, entre autres, pour laquelle son incapacité à se contrôler lors de cette unique nuit avec Morgan continuait de l’aiguillonner de manière aussi cinglante. Si ivre qu’il ait été sur le moment, il aurait dû réussir à maîtriser, à résister à ses avances. « Vous pouvez poser la question à mes gens. Ils vous le diront.
— D’accord, mon général. » Gozen tourna de nouveau la tête vers ses positions. « Mais ces hommes et ces femmes passent en premier. Je ne peux pas partir ni accepter un autre emploi tant que je ne serai pas sûre qu’ils vont bien. » Elle refoula ses larmes d’un battement de cils. « Et je dois vous le dire, mon général : je n’en sais trop rien… Nous avons perdu beaucoup de monde. Beaucoup trop.
— Nous aussi. Un seul homme serait déjà trop.
— Ouais. » Elle se frotta les yeux d’une main exaspérée. « Je ne sais pas si je peux continuer à faire ça.
— J’aimerais connaître un autre moyen, déclara Drakon d’une voix sourde. Je ne persiste que parce que je ne connais que cette méthode pour arrêter ceux qui vous ont envoyée à Ulindi, qui ont tué votre oncle, rempli de cadavres ces fosses communes, bombardé la population inoffensive de Kane et accompli tant de forfaits par goût du lucre et du pouvoir. »
Elle lui retourna son regard, les yeux rougis. « Si j’arrêtais, eux ne cesseraient pas. Toujours la même histoire. Et je dois au moins cela à l’oncle Jurgen, qui m’a gardée si longtemps en vie quand il n’a pas pu se sauver lui-même. Mais je vais avoir besoin de pilules du bonheur pour continuer, je crois, ajouta-t-elle en se servant du terme des soldats qui désignait les drogues et médicaments qu’on leur prescrivait pour lutter contre le stress post-traumatique.
— Bienvenue au club.
— J’en suis déjà membre. » Elle hocha la tête à son intention. « Si je me fie à ma grossière estimation, la moitié au moins des soldats survivants de ma division préféreraient rester à Ulindi pour contribuer à la défense de ce système stellaire et repartir du bon pied, surtout s’ils trouvent le moyen de rapatrier leur famille. Un quart environ voudra rejoindre le Syndicat. Et le dernier quart devrait accepter votre proposition et se rallier à vous.
— Où vous situez-vous ?
— Je me suis toujours demandé quel effet ça ferait de travailler pour quelqu’un qui prend soin de ses travailleurs, répondit-elle. Et de se battre pour une cause qu’on a envie de voir triompher au lieu de ne chercher à vaincre que par crainte de voir l’autre bord l’emporter. Mais, s’agissant de mon “indocilité”, je crains de ne pas pouvoir y remédier.
— Êtes-vous toujours aussi encourageante ? »
Elle lui sourit. « Ne seriez-vous pas vous aussi légèrement “insolent”, mon général ?
— C’est ce qu’on m’a dit.
— Très bien. Vous vouliez d’une casse-pieds, vous l’avez. »
« Je reste ici avec les autres croiseurs et avisos pour escorter les transports de troupes, mais il me faut renvoyer le Midway… à Midway », déclara Marphissa à Drakon. Ses vaisseaux orbitaient de nouveau autour de la planète. « On en aura besoin chez nous si d’aventure l’envie prenait le Syndicat de livrer une nouvelle attaque.
— Ou les Énigmas, renchérit Drakon. Je comprends, kommodore. Veuillez, je vous prie, informer le kapitan Mercia que les forces terrestres lui sont infiniment reconnaissantes du soutien que leur a apporté son vaisseau. Bien entendu, notre gratitude va aussi à vos autres unités. Il ne serait pas outrancier de dire que, sans ce bombardement déclenché au moment voulu, nous aurions sans doute été submergés. »
Marphissa sourit. « Nous sommes heureux d’avoir pu vous fournir notre appui, mon général. Je me félicite que la présidente Iceni ait partagé avec vous cette phrase codée. Si vous ne l’aviez pas ajoutée à la fin de votre texte demandant de l’aide, je n’aurais pas su qui bombarder.
— Cette phrase codée ? » Drakon la dévisagea d’un œil soudain cauteleux. « Celle de la présidente Iceni ?
— Oui, répondit Marphissa, s’étonnant de sa réaction.
— Je suis content qu’elle ait eu cet effet. »
Indécise, Marphissa changea de sujet. « Avez-vous une estimation réévaluée du moment où nous pourrons commencer à embarquer vos forces terrestres sur nos nouveaux transports de troupes ?
— Ils ne sont pas franchement nouveaux, répondit Drakon, qui semblait s’être détendu. Plutôt empruntés à leurs anciens propriétaires. Cela étant, je ne suis pas mécontent de les avoir sous la main.
— Compte tenu de la destruction de quatre des cargos qui vous ont amenés ici et des six autres qui ont continué leur course jusqu’à sauter vers un autre système stellaire, je vois mal comment nous aurions pu rapatrier vos soldats sans ces transports. Nous pouvons charger autant de gens sur ces six unités que sur vingt cargos réaménagés.
— Jusqu’à quel point vous fiez-vous à leurs équipages ?
— Nous en avons débarqué une partie pour la remplacer par des gens à nous. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter, mon général. Eh bien, cette évaluation ? » insista Marphissa, non sans se demander pourquoi Drakon avait éludé la question.
Le général fit la grimace. « Nous avons promis d’embarquer ceux des soldats des forces terrestres qui se sont rendus à nous et qui aimeraient gagner un système stellaire où ils pourraient trouver un passage vers l’espace syndic. »
Ah, c’était donc ça. « Combien sont-ils ? s’enquit-elle.
— Quatre cent soixante-deux. Bien moins nombreux que prévu, en fait.
— Un seul transport pourra s’en charger. » Marphissa réfléchit au problème. « Je ne tiens pas à envoyer des vaisseaux à Kiribati. Il y a de trop fortes chances pour qu’une embuscade y guette ceux d’entre nous qui auraient fui dans cette direction pour échapper à la flottille syndic. Mais, si nous ramenions jusqu’à Midway ce ramassis de loyalistes, nous pourrions demander à leur transport de poursuivre sa route vers Iwa. Ils y trouveront un passage vers l’espace syndic. Pas forcément aisément, mais ils y arriveront, ce qui honorerait votre promesse sans faire courir à nos vaisseaux le risque d’un nouveau transit à travers l’espace contrôlé par le Syndicat, par des systèmes stellaires plus éloignés qu’Iwa et que nous connaissons moins bien. Je n’ai aucune envie d’engluer mes bâtiments dans le nid de frelons de l’espace syndic, mon général.
— Iwa. » Drakon réfléchit un instant en se massant le menton puis hocha la tête. « Ça me paraît raisonnable. Nous embarquerons ces gens dès que vous serez prête.
— Nous avons gagné plusieurs navettes supplémentaires en même temps que les transports, fit-elle observer.
— Le major Barnes m’en a déjà informé, ainsi que de son intention d’en réquisitionner quelques-unes pour remplacer celles que nous avons perdues durant l’assaut. Je vais ordonner la finalisation du plan d’embarquement et commencer à envoyer les loyalistes en orbite. Dans quel transport ? »