Marphissa consulta son écran en plissant le front. « L’ULTT 458.
— La 458, répéta Drakon. Comptez-vous aussi leur donner un nom ?
— Ce sera à la présidente Iceni d’en décider, mon général.
— J’ai quelques idées, voyez-vous. » La voix de Drakon s’était de nouveau faite quelque peu cassante.
« Je n’en doute pas, mon général », répondit Marphissa. Elle n’allait certainement pas s’immiscer dans un débat entre le général et la présidente. D’autant qu’elle avait la conviction que Drakon, en dépit de toutes les faveurs qu’elle lui avait accordées, n’était pas l’égal d’Iceni mais le plus haut gradé de ses subalternes. Point tant d’ailleurs qu’elle eût elle-même des problèmes avec le général. Pas après la manière dont il avait géré les crises qui s’étaient déclarées à Ulindi, tant dans l’espace qu’à la surface de la planète. Mais ça ne faisait pas de lui l’autre moitié de la présidente Iceni, nonobstant les rumeurs qui circulaient à propos de leurs relations intimes.
Neuf jours plus tard, debout sur la passerelle de l’ULTT 322, Drakon regardait la flottille quitter son orbite autour du monde habité d’Ulindi et accélérer vers le point de saut pour Midway. Ce n’est pas sans un pincement de culpabilité au cœur qu’il vit la planète rétrécir derrière lui. Ulindi disposait à présent d’un embryon de forces terrestres, en l’espèce une unité concoctée à partir d’hommes et de femmes fiables ayant appartenu à la brigade de Haris ou à la division du Syndicat. Mais pas de vaisseaux de guerre ni d’un gouvernement. Le Syndicat n’était plus là, Haris et ses serpents non plus, mais ce qui aurait dû les remplacer restait toujours éthéré, impalpable, tandis qu’à tous les coins de rue on menait de vigoureuses discussions quant à la façon dont devait être géré le système. Drakon avait l’impression de n’avoir fait que la moitié du travail.
Mais la brutalité des serpents durant les dernières semaines du règne de Haris et les massacres qu’ils avaient perpétrés avaient refroidi les esprits les plus enfiévrés. Rien dans ces débats ne suggérait que les diverses factions fussent prêtes à prendre les armes. Assez semblait être ces jours-ci la devise d’Ulindi, et peut-être n’était-ce pas la plus mauvaise base à la formation d’un gouvernement.
Drakon continuait de fixer la planète en regrettant que ni Malin ni lui n’aient été capables de retrouver la trace de Morgan. Ils avaient consulté de nombreux rapports sur ses activités, assortis de la longue liste des pertes humaines qu’elle avait provoquées, liste qui aurait été impressionnante s’il ne s’était pas agi de Morgan. En l’état, Drakon s’étonnait même de sa pusillanimité.
Et il se demandait si elle avait vraiment trouvé la mort dans le centre de commandement supplétif. Obtenir la réponse à cette question aurait exigé bien plus de fouilles des décombres et d’échantillonnages d’ADN, et il n’avait tout bonnement pas le loisir de s’attarder si longtemps à Ulindi.
Morgan n’était d’ailleurs pas le seul soldat qu’il eût perdu dans ce système. Sans doute les nouvelles recrues de l’ex-division syndic avaient-elles comblé les vides dans ses effectifs, mais, entre ajouter du personnel et remplacer celui qu’on a perdu, il y a une marge.
Ils ramenaient peut-être la dépouille de Conner Gaiene, mais jamais plus on ne reverrait son sourire.
La flottille semblait un peu plus grosse maintenant que s’y étaient ajoutés les huit transports de troupes. La kommodore en avait dit qu’ils évoquaient à ses yeux des baleines, ce qui, effectivement, correspondait assez exactement à leur forme et à leur taille. Alors que Drakon observait la représentation de la flottille sur son écran, il lui sembla que les vaisseaux de guerre de leur escorte ressemblaient à de très gros requins prédateurs nageant autour d’un troupeau de cétacés.
Le commandant de l’ULTT 322, un énervé du nom de Mack, lui décocha un regard approbateur. « Comment trouvez-vous votre hébergement, honorable… euh… général ?
— Confortable », répondit Drakon. Les cadres des transports de troupes avaient la réputation de regarder de haut les forces terrestres qu’ils convoyaient d’étoile en étoile, mais, dès que Drakon avait atteint l’échelon de sous-CECH puis de CECH, il avait constaté une spectaculaire amélioration dans le traitement qu’on lui réservait. Les équipages de ces transports, qui avaient récemment rejeté le joug du Syndicat, ne s’en conformaient pas moins aux vieilles habitudes et, pour eux, Drakon restait en tout et pour tout un CECH, sauf par le nom.
Mack se renversa dans son siège pour embrasser du regard la passerelle, petite pour la taille du vaisseau. « Sans eux, ça fait une grosse différence. Les serpents, je veux dire. L’unité, toutes celles où j’ai servi, m’a toujours fait l’effet d’une prison dont ils étaient les matons. » Il coula un regard vers Drakon comme pour juger de sa réaction. « J’ai encore de la famille dans l’espace syndic, mais, quand vos forces mobiles se sont pointées, je me suis dit qu’il fallait agir ou mourir et que, mort, je ne lui servais plus à rien.
— Il y a de très nombreux trous ces temps-ci dans le périmètre de sécurité du Syndicat, déclara Drakon. Des trous par où les familles peuvent se faufiler. Et plus de place qu’il n’en faut dans les systèmes stellaires du voisinage. »
Un cadre supérieur de quart sur la passerelle, femme dont le visage figé n’exprimait perpétuellement qu’une sorte d’insatisfaction morose, se tourna vers Drakon, une lueur d’espoir dans les yeux. « J’ai appris pour Kane. Comment est ce système ?
— Il possède une très bonne planète, répondit Drakon. Et il y a de la place. Beaucoup. » Il prit une profonde inspiration. « Surtout depuis que le Syndicat l’a bombardée. La plupart des gens qui y vivaient sont morts. Le plus clair des constructions a été détruit. Mais la planète reste très vivable et Kane a besoin de gens disposés à rebâtir.
— Mais… si le Syndicat revient… »
Le général secoua la tête. « Vous avez vu le cuirassé syndic qui se trouvait à Ulindi, non ? Celui qui a été détruit. C’est ce bâtiment et le CECH qui le commandait qui ont bombardé Kane. Ni l’un ni l’autre ne bombarderont plus de planètes.
— Qui êtes-vous exactement ? demanda Mack. Les serpents nous ont dit que vous étiez des CECH félons qui ne pensaient qu’à leur intérêt personnel. J’en ai assez vu et entendu pour en douter, mais je cherche encore à comprendre qui vous êtes.
— Nous sommes ceux qui vont se dresser contre le Syndicat et y mettre fin, répondit Drakon. Exactement comme nous l’avons fait ici. » Il eut un dernier regard pour la planète. « Je serai dans le lazaret. »
Les ULTT disposent d’installations médicales relativement convenables. Rien d’équivalent à celles d’un cuirassé ou d’un établissement de surface bien équipé, mais suffisantes pour soigner les blessés des forces terrestres que chaque unité amène sur le champ de bataille. Drakon atteignit l’entrée de la première infirmerie et s’arrêta devant la porte pour contempler, à l’intérieur du compartiment brillamment éclairé, les rangées de couchettes surmontées d’un long appareil cylindrique évoquant les sarcophages antiques. La plupart de ces coffres étaient ouverts à une extrémité et montraient le visage détendu d’hommes et de femmes plongés dans un profond sommeil. Quelques-uns restaient pourtant hermétiquement scellés, et seules leurs diodes vertes témoignaient de la présence du soldat grièvement blessé qu’ils abritaient.
Deux membres du personnel médical étaient assis de part et d’autre d’un bureau et bavardaient à voix basse. L’un d’eux remarqua l’entrée de Drakon et tous deux se levèrent d’un mouvement pesant qui trahissait leur fatigue.