Ces trois rustres mal assortis étaient mes meilleurs amis masculins. Nous passions ensemble quantité d’après-midi (ou, durant le ramadân, de soirées). J’avais deux sources principales d’information dans le Boudayin : ces trois-là, et les filles dans les boîtes. L’information que j’obtenais d’une personne contredisait souvent celle que je recueillais auprès d’une autre, aussi avais-je depuis longtemps pris l’habitude d’essayer dans la mesure du possible d’entendre autant de versions différentes d’un même récit pour en tirer la moyenne. La vérité résidait quelque part à mi-chemin, je le savais ; le problème était de l’amener à se révéler.
J’avais gagné la majeure partie du pot et Mahmoud le reste. Jacques était sur le point d’abattre ses cartes et de quitter la partie. J’avais envie de manger autre chose et le demi-Hadj m’approuva. Nous nous apprêtions donc tous les quatre à quitter le Réconfort pour trouver un autre endroit où nous restaurer quand Fouad nous tomba dessus. C’était ce fils de chameau maigre et dégingandé, appelé (entre autres sobriquets) Fouad il-Manhous, ou Fouad la Scoumoune. Je sus immédiatement que je n’allais pas manger de sitôt. Le regard inscrit sur le visage d’il-Manhous me disait qu’une petite aventure était sur le point de débuter.
« Loué soit Allah, je vous retrouve tous ici », dit-il en nous dévisageant rapidement tour à tour.
« Allah soit avec toi, mon frère, dit Jacques, acerbe. J’ai cru Le voir se diriger par là, vers l’enceinte nord. »
Fouad ignora le sarcasme. « J’ai besoin d’aide. » Il avait l’air plus affolé que d’habitude. Ce n’étaient pas les aventures qui lui manquaient mais, cette fois, il semblait réellement bouleversé.
« Qu’est-ce qui ne va pas, Fouad » lui demandai-je.
Il me regarda avec reconnaissance, comme un enfant. « Une salope de pute noire m’a entubé de trente kiams. » Et il cracha par terre.
Je jetai un coup d’œil au demi-Hadj, qui se contenta d’invoquer le ciel en levant les yeux. Je regardai Mahmoud qui était hilare. Jacques avait l’air exaspéré.
Mahmoud remarqua : « Ces putes m’ont tout l’air de t’avoir assez régulièrement, non, Fouad ?
— C’est ce que tu crois, rétorqua l’intéressé, sur la défensive.
— Alors, qu’est-ce qui t’est arrivé ce coup-ci ? demanda Jacques. Et où ? C’en est au moins une qu’on connaît ?
— C’ t’une nouvelle.
— C’est toujours une nouvelle, notai-je.
— Elle travaille à La Lanterne rouge, précisa la Déveine.
— Je croyais que t’étais tricard, là-bas, observa Mahmoud.
— Effectivement, voulut expliquer Fouad, et je ne peux toujours pas y dépenser de l’argent, Fatima m’en empêche, mais je bosse pour elle comme portier, alors j’y suis fourré tout le temps. Je vis plus à côté de la boutique d’Hassan, quand il me laissait coucher dans sa réserve, mais Fatima me permet de dormir sous le bar.
— Elle veut pas que tu boives un coup chez elle, dit Jacques, mais elle veut bien que tu lui trimbales ses ordures.
— Hmmm-Hmmm. Et que je balaie et fasse les carreaux. »
Hochement de tête entendu de Mahmoud. « J’ai toujours dit que Fatima avait le cœur tendre. Je vous l’ai toujours dit, non ?
— Bon, alors, qu’est-ce qui s’est passé ? » m’impatientai-je. J’ai horreur de devoir écouter Fouad tourner autour du pot pendant une demi-heure à chaque fois.
« J’étais à La Lanterne rouge, tu vois, et Fatima venait de me dire de rapporter encore deux bouteilles de Johnny Walker et j’étais allé derrière le dire à Nassir et il m’avait donné les bouteilles, je les avais rapportées à Fatima et elle les avait rangées sous le comptoir. Alors je lui ai demandé, comme ça : “Qu’est-ce que tu veux que je fasse, à présent ?” et elle me répond : “Si t’allais boire de la lessive ?” Alors, moi je lui dis : “Je vais m’asseoir un moment“, et elle me dit : “D’accord”, alors je m’installe près du bar pour regarder la salle et, à ce moment, cette fille approche et s’assoit près de moi…
— Une Noire, interrompit Saïed, le demi-Hadj.
— Hu-huh…»
Le demi-Hadj me lança un regard et précisa : « Je sens particulièrement ces choses-là. » Je rigolai.
Fouad poursuivit : « Bon, ouais, alors cette Noire était vraiment jolie, j’l’avais jamais vue, elle me dit qu’elle bossait pour Fatima et que c’était son premier soir. Alors moi je lui dis que la clientèle était plutôt agitée et que, des fois, il fallait faire gaffe au genre de clients qui se pointaient ici et elle me dit qu’elle était bien contente que je lui aie donné ce conseil parce que le reste des gens en ville étaient vraiment froids et ne s’occupaient de personne d’autre qu’eux-mêmes et que c’était vraiment chouette de rencontrer un type sympa comme moi. Elle m’a donné un petit bisou sur la joue, elle m’a laissé lui passer un bras autour de la taille et puis elle s’est mise…
— À te bourrer le mou », dit Jacques.
Fouad rougit furieusement. « Elle voulait savoir si elle pouvait boire quelque chose et je lui ai répondu que j’avais juste assez d’argent pour vivre la quinzaine qui venait, alors elle m’a demandé combien j’avais et je lui ai répondu que je n’étais pas sûr. Elle a dit qu’elle pariait que j’avais sans doute assez pour lui payer au moins un coup et j’ai dit : “Écoute, si j’ai plus de trente, d’accord, mais si j’ai moins, je peux pas” ; elle a trouvé ça correct, bon, alors je sors ma monnaie et vous savez quoi ? J’avais tout juste trente, pile, et on avait pas dit ce qu’on allait faire si ça tombait pile sur trente, alors elle dit, d’accord, que j’avais pas besoin de lui payer un coup. J’ai trouvé ça vraiment chouette de sa part. Et elle arrêtait pas de me bécoter, de me peloter et de me toucher et je me disais qu’elle devait vraiment en pincer pour moi. Et puis, vous savez quoi ?
— Elle t’a piqué ton fric, dit Mahmoud. Elle voulait que tu le comptes, juste pour voir où tu le planquais.
— Je m’en suis aperçu que plus tard, quand j’ai voulu m’acheter quelque chose à manger. Tout avait disparu, comme si elle m’avait fait les poches et tout pris.
— Tu t’es déjà fait tondre, remarquai-je. Tu savais très bien qu’elle allait le faire. Je crois que t’aimes bien te faire tondre. Je crois que ça te fait jouir.
— C’est pas vrai, dit Fouad, têtu. Je croyais vraiment qu’elle m’aimait bien, et je l’aimais bien moi aussi, même que je me suis dit que je pourrais peut-être lui demander de sortir avec elle, ou quoi, quand elle aurait fini son boulot. Puis j’ai vu que mon argent avait disparu et j’ai compris que c’était elle. Je sais additionner deux et deux, j’ suis pas un imbécile. »
Tout le monde acquiesça sans mot dire.
« J’l’ai dit à Fatima mais elle pouvait rien faire, alors je suis retourné voir Joie – c’est comme ça qu’elle s’appelle mais elle m’a dit que c’était pas son vrai nom – et, là, elle a piqué une colère, disant qu’elle n’avait jamais rien volé de sa vie. Je lui dis que je savais que c’était elle, et elle s’est fâchée de plus en plus, elle a sorti de son sac un rasoir et Fatima lui a dit de ranger ça, que j’en valais pas la peine, mais Joie était toujours aussi furax, elle me fonçait dessus avec son rasoir, alors moi, je me suis tiré de là, je suis parti… je vous ai cherchés partout, les mecs. »