Jacques ferma les yeux avec lassitude et se massa les paupières. « Tu veux qu’on aille récupérer tes trente kiams. Mais enfin merde, qu’est-ce qu’on en a à cirer, Fouad ? T’es vraiment un imbécile. Tu veux qu’on aille voir une espèce de marie-couche-toi-là hystérique et qui joue du rasoir, simplement parce que t’es pas foutu de t’accrocher à tes biftons ?
— Discute donc pas avec lui, Jacques, intervint Mahmoud, c’est comme de causer à un mur de briques. » La phrase arabe réelle est : « Tu parles à l’est, il répond à l’ouest », ce qui décrivait de manière tout à fait adéquate ce qui arrivait à Fouad il-Manhous.
Le demi-Hadj, toutefois, portait le mamie qui le muait en Homme d’Action, si bien qu’il se contenta de tortiller sa moustache en gratifiant Fouad d’un petit sourire bourru. « Bon, allez, lui dit-il, tu vas me montrer cette Joie.
— Merci », dit le Fouad étique, cirant avec ardeur les pompes à Saïed, « oh ! merci, merci beaucoup ! Je veux dire, il me reste plus un putain de fîq, elle m’a embarqué tout l’argent que j’avais économisé pour la sem…
— Oh ! ça va, ferme-la ! » le coupa Jacques. Nous nous levâmes pour accompagner Saïed et Fouad jusqu’à La Lanterne rouge. Je secouai la tête ; je n’avais pas du tout envie de me laisser embarquer dans cette histoire, mais j’étais bien obligé de suivre. J’ai horreur de manger tout seul, aussi me dis-je d’être patient ; on irait tous ensuite au Café de la Fée blanche pour déjeuner. Tous, sauf la Scoumoune, je veux dire. En attendant, j’avalai trois triamphés, au cas où.
Le salon de La Lanterne rouge n’était pas un endroit de tout repos, vous y alliez en toute connaissance de cause, de sorte que si vous vous y faisiez tondre ou rouler, vous aviez du mal à trouver quelqu’un pour vous accorder un minimum de sympathie. Les flics vous considéraient déjà comme un imbécile d’être allé y mettre les pieds, aussi vous riaient-ils au nez si l’envie vous prenait de venir vous plaindre chez eux. La seule chose qui intéresse Fatima ou Nassir, c’est leur bénéfice sur chaque bouteille de liqueur qu’ils vendent et la quantité de cocktails au champagne que fourguent leurs filles ; ils vont pas s’embêter à suivre les faits et gestes de celles-ci. Bref, la libre entreprise sous sa forme la plus pure, la plus radicale.
J’étais réticent à mettre les pieds à La Lanterne rouge parce que je ne m’entends pas des masses avec Fatima ou Nassir, aussi fus-je le dernier de notre petit groupe à m’asseoir. Nous primes une table à l’écart du bar. Il régnait dans la salle une odeur tenace de bière, âcre et lourde. Une rouquine au visage en lame de couteau était en train de danser sur la scène. Elle avait un joli petit corps, pourvu que le regard n’aille pas s’attarder plus haut que le cou. Ce qu’elle faisait sur scène était d’ailleurs destiné à détourner l’attention de ses défauts pour la focaliser sur ce qu’elle avait à vendre. Fanya, c’était son nom. Ça me revenait. On la surnommait « Fanya guinche à plat » parce que sa méthode de danse était essentiellement horizontale, au lieu de la position dressée habituelle.
La soirée ne faisait encore que commencer, aussi avons-nous commandé des bières mais, viril, ce vieux Saïed le demi-Hadj, toujours à l’écoute de son mâle mamie, se prit un double Wild Turkey pour accompagner sa bière. Personne ne demanda au rachitique Fouad s’il désirait quelque chose. « C’est elle, là-bas », dit-il avec un murmure peu discret, en indiquant d’un doigt une fille petite, quelconque, en train de travailler au corps un Européen en costume d’homme d’affaires.
« C’est pas une fille, dit Mahmoud. Fouad, c’est une déb.
— Tu crois que j’sais pas faire la différence entre un garçon et une fille ? » répondit Fouad avec vigueur. Personne n’avait envie d’émettre une opinion à ce sujet ; en ce qui me concernait, il faisait trop sombre pour que je puisse la distinguer. Je pourrais dire plus tard, en la voyant mieux.
Saïed n’attendit même pas d’être servi. Il se leva et se dirigea vers Joie avec une espèce de démarche chaloupée. Vous voyez, le genre « rien ne peut m’atteindre parce que, au tréfonds de moi, je suis Attila le Hun, et vous autres, bande de pédés, z’auriez intérêt à faire gaffe à vos miches ». Il lia conversation avec Joie ; je ne pus en saisir un mot et je n’en avais pas l’intention. Fouad avait suivi le demi-Hadj, tel un agneau apprivoisé, pépiant de temps à autre de sa voix aiguë, approuvant vigoureusement Saïed ou bien hochant la tête avec la même vigueur en signe de dénégation aux réponses de la nouvelle pute.
« Je sais rien des trente kiams de ce nabot, disait-elle.
— Elle les a, regarde dans son sac, croassait la Poisse.
— J’ai plus que ça, fils de pute. Comment tu vas prouver qu’une partie est à toi ? »
Les esprits s’échauffaient rapidement. Le demi-Hadj eut l’à-propos de se retourner pour renvoyer Fouad à notre table mais Joie suivit le fellah décharné, lui donnant des bourrades en le traitant de tous les noms. J’avais l’impression que Fouad était presque au bord des larmes. Saïed voulut repousser Joie et elle se retourna vers lui et lui hurla : « Quand mon mec va débarquer, il va te rentrer dans le cul. »
Le demi-Hadj lui adressa un de ses petits sourires héroïques. « Ça, on verra quand il sera ici, dit-il calmement. En attendant, on va rendre à mon copain son argent, et je ne veux plus entendre parler que tu t’avises de le tondre, lui ou un autre de mes potes, ou bien tu te retrouveras avec tellement d’estafilades sur le minois que tu seras obligée de lever tes clients avec un sac sur la tête. »
Ce fut à cet instant précis, alors que Saïed tenait Joie par les deux poignets, avec Fouad de l’autre côté qui lui bavochait à l’oreille, que le maquereau de Joie fit son entrée dans le bar. « Et c’est parti », murmurai-je.
Joie l’appela à la rescousse et lui expliqua rapidement la situation : « Ces deux enculés essaient de me piquer mon fric ! » s’écria-t-elle.
Le mac, un gros Arabe borgne du nom de Tioufik mais que tout le monde appelait Courvoisier Sonny, n’avait pas besoin d’écouter d’explications. Il écarta Fouad sans même un regard. Referma la main sur le poignet droit de Saïed, le forçant à relâcher les mains de la fille. Puis, d’un coup d’épaule, il bouscula le demi-Hadj qui recula en titubant : « Embêter ma fille de la sorte expose à se faire poinçonner, mon frère », murmura-t-il d’une voix trompeusement douce.
Saïed regagna tranquillement notre table. « C’est effectivement une déb, annonça-t-il. Un vulgaire travelo. » Sonny et lui se trouvaient juste au-dessus de moi et j’aurais préféré qu’ils entament leurs négociations ailleurs. L’agitation n’avait semblait-il pas attiré l’attention de Fatima ou Nassir. En attendant, sur scène, Fanya avait terminé son numéro et une sexchangiste américaine noire, grande, élancée, s’était mise à danser.
« Ton affreux boudin de pute vérolée a piqué trente kiams à mon pote, dit Saïed de la même voix douce que Sonny.
— Tu vas le laisser m’injurier, Sonny ? insista Joie. Devant toutes ces autres salopes ?
— Loué soit Allah, dit tristement Mahmoud, voilà que ça tourne à l’affaire d’honneur. C’était considérablement plus simple quand ce n’était que du larcin.
— Je ne laisserai personne te traiter de quoi que ce soit, fillette », dit Sonny, laissant entrer l’ombre d’un grognement dans sa douce voix. Il se tourna vers Saïed. « Je t’ordonne à présent de la boucler.
— Essaie voir », dit Saïed, souriant.
Mahmoud, Jacques et moi, nous empoignâmes nos chopes de bière, prêts à nous lever ; trop tard. Sonny avait un poignard passé dans la ceinture en corde de sa djellabah : il y porta la main. Saïed fut plus rapide à sortir son arme. J’entendis Joie crier à Sonny un avertissement. Je vis Sonny plisser les yeux en reculant d’un pas. Saïed lui expédia un direct du gauche à la mâchoire que Sonny para en s’écartant. Saïed avança alors d’un pas, bloqua le bras droit de Sonny, se pencha un peu et lui enfonça le couteau dans le flanc.