Je me repassai mentalement les derniers mois écoulés ; je n’étais même pas capable de me souvenir de la dernière fois où j’avais simplement dit bonjour à Sonny. J’évitais La Lanterne rouge ; je n’avais rien à faire avec le genre de débs, de changistes et de filles que Sonny mettait sur le trottoir ; nos cercles de relations ne se recoupaient apparemment pas, à l’exception de Fouad il-Manhous – et Fouad n’était pas de mes amis, je pouvais le garantir, et pas un ami de Sonny non plus. Et pourtant, la notion de vengeance est aussi développée, patiente, chez les Arabes que chez les Siciliens. Peut-être Papa faisait-il allusion à quelque incident qui se serait produit des mois, voire des années plus tôt, que j’aurais totalement oublié, et qu’on pourrait interpréter comme un motif pour tuer Sonny. « Je n’avais aucune raison de le faire, dis-je d’une voix tremblante.
— Je n’apprécie pas les faux-fuyants, mon neveu. Il m’arrive bien souvent de devoir poser à quelqu’un ce genre de question difficile et il commence toujours par des réponses dilatoires. Ceci continue jusqu’à ce que l’un de mes serviteurs le persuade d’arrêter. L’étape suivante est une série de réponses qui ne semblent pas aussi vagues mais sont manifestement des mensonges. Là encore, mon hôte doit être persuadé de ne pas nous faire ainsi perdre un temps estimable. » Sa voix était lasse et basse. Je voulus à nouveau me retourner vers lui et, une fois encore, la grosse patte me saisit l’épaule, plus douloureusement ce coup-ci. Papa poursuivit : « Au bout d’un moment, on en vient au point où la vérité et la coopération semblent la voie la plus raisonnable, pourtant cela m’attriste souvent de constater l’état dans lequel se trouve mon hôte quand il fait cette découverte. Mon conseil, par conséquent, est de passer au plus vite la phase des esquives et des mensonges – mieux encore, de l’éviter entièrement – pour aller droit à la vérité. Nous en profiterons tous. »
La main de roc n’avait pas quitté mon épaule. J’avais l’impression que mes os étaient lentement réduits en poudre blanche sous ma peau. Je n’ouvris pas la bouche.
« Tu devais à cet homme une somme d’argent, expliqua Friedlander bey. Tu ne la lui dois plus parce qu’il est mort. Je vais prélever cette somme, mon neveu, et faire ce que le Livre m’autorise à faire.
— Je ne lui devais aucune somme ! m’écriai-je. Pas le moindre putain de fîq ! »
Une seconde main de roc avait commencé à m’écraser l’autre épaule. « La queue du chien est toujours pliée, ô Seigneur, murmura le Roc parlant.
— Je ne mens pas, dis-je, haletant. « Si je te dis que je ne devais rien à Sonny, c’est la vérité. Tout le monde me connaît en ville comme un type qui ne ment pas.
— Il est vrai que je n’ai jamais eu matière à douter de toi jusqu’ici, mon neveu.
— Peut-être a-t-il trouvé des raisons d’acquérir cette habitude, ô Seigneur, murmura le Roc parlant.
— Sonny ? dit Friedlander bey en regagnant la table. Tout le monde se fout de Sonny. Ce n’était pas mon ami, ni celui de personne ; ça, je puis en témoigner. Et s’il est mort, même, cela ne peut que rendre l’air au-dessus du Boudayin plus agréable à respirer. Non, mon neveu, si je t’ai convié à venir me voir ici, c’est pour parler du meurtre de mon ami, Abdoulaye Abou-Saïd.
— Abdoulaye…» Je ressentis une douleur immense ; de petites pastilles rouges s’étaient mises à voleter devant mes yeux. Je repris, d’une voix rauque et presque inaudible : « Je ne savais même pas qu’Abdoulaye était mort. »
Papa se massa de nouveau le front. « Il y a eu ces derniers temps plusieurs décès parmi mes amis. Plus qu’il n’est naturel.
— Oui, reconnus-je.
— Tu dois me prouver que tu n’as pas tué Abdoulaye. Personne d’autre n’avait de meilleure raison de lui nuire.
— Et laquelle au juste, selon toi ?
— L’obligation que j’ai évoquée. Abdoulaye n’était pas très aimé, c’est vrai ; on peut même dire qu’il était détesté, voire haï. Tout le monde savait néanmoins qu’il était sous ma protection et que lui nuire, c’était me nuire. Son assassin mourra, de la même façon que lui. »
Je voulus élever la main mais j’en étais incapable. « Comment est-il mort ? » demandai-je.
Papa me regarda derrière ses paupières baissées. « C’est à toi de me dire comment.
— Je…» Les mains de Roc lâchèrent mes épaules. La douleur n’en fut que pire. Puis je sentis les doigts se nouer autour de ma gorge.
« Réponds vite, dit Papa, doucement, ou très bientôt tu ne seras plus en mesure de répondre quoi que ce soit, jamais.
— Abattu, coassai-je. D’une seule balle. Un petit projectile en plomb. »
Papa esquissa un imperceptible geste de la main ; les doigts de Roc relâchèrent leur emprise. « Non, il n’a pas été abattu. Toutefois, deux autres personnes ont été abattues précisément par la même arme antique au cours de la dernière quinzaine. Il me paraît révélateur que tu saches ce détail. L’une de ces personnes était sous sa protection. » Il marqua un temps d’arrêt, le visage pensif. Ses mains rêches et tremblantes jouaient avec sa tasse à café vide.
La douleur céda rapidement même si j’allais avoir les épaules endolories pendant plusieurs jours. « S’il n’a pas été abattu, demandai-je, comment donc a-t-il été assassiné ? »
Les yeux de Papa revinrent brusquement me fixer. « Je ne suis pas encore certain que tu ne sois pas son meurtrier.
— Tu as dit que j’étais le seul à avoir un motif, que j’avais une dette envers lui. Cette dette a été réglée il y a plusieurs jours. Je ne lui devais plus rien. »
Les yeux de Papa s’agrandirent. « Tu en as une preuve quelconque ? »
Je me relevai à peine de mon siège, pour prendre le reçu qui était encore dans ma poche arrière. Les mains du Roc retournèrent instantanément à mes épaules mais, d’un geste, Papa les fit s’écarter. « Hassan était là, dis-je. Il te le dira. » Je sortis le papier de ma poche, l’ouvris, le passai de l’autre côté de la table. Friedlander bey y jeta un œil puis l’étudia de plus près. Il regarda derrière moi, par-dessus mon épaule, et fit un petit signe de tête. Quand je me retournai, le Roc était retourné se poster près de la porte.
« Ô cheikh, si je puis te poser la question, qui t’a parlé de cette dette ? Qui t’a suggéré que j’étais l’assassin d’Abdoulaye ? Ce doit être quelqu’un qui ignorait que je l’avais intégralement réglée. »
Le vieillard hocha lentement la tête, ouvrit la bouche comme pour me le dire, puis se ravisa. « Ne pose plus de questions. »
Je poussai un profond soupir. Je n’étais pas encore sorti de l’auberge ; j’avais intérêt à ne pas l’oublier. Avec le Paxium, je n’éprouvais aucune sensation. Ces putains de tranquillisants, c’était de l’argent foutu en l’air.
Friedlander bey contempla ses mains, qui jouaient de nouveau avec la tasse à café. Il fit un signe au second, Roc qui vint la remplir. Le domestique me regarda et j’acquiesçai ; il remplit également ma tasse. « Où étais-tu, me demanda Papa, vers dix heures, hier soir ?
— J’étais au Café du Réconfort, je jouais aux cartes.
— Ah. À quelle heure as-tu commencé la partie ?