La fille sur scène était une sexchangiste nommée Blanca ; Frenchy avait pour politique de ne pas engager de débs. Les filles, pas de problème, idem pour les débs qui s’étaient fait faire la totale, mais ceux ou celles qui restaient coincés, indécis, entre les deux, lui donnaient le sentiment de risquer de faire de même un de ces jours au milieu de quelque transaction importante, et il n’avait tout simplement pas envie d’en être tenu pour responsable. Vous saviez, en entrant chez Frenchy, que vous ne risquiez pas d’y trouver quelqu’un équipé d’une bite plus grosse que la vôtre, mis à part Frenchy ou l’un des autres clients, et si jamais vous découvriez cette affreuse vérité, vous ne pouviez vous en prendre qu’à vous-même.
Blanca dansait d’une manière bizarre, semi-consciente, fort répandue parmi les danseuses d’un bout à l’autre de la Rue : elles évoluaient vaguement en mesure avec la musique, ennuyées et lasses, attendant de sortir du faisceau torride des projecteurs. Elles ne cessaient de se reluquer dans les glaces maculées derrière elles, ou bien se retournaient pour contempler leur reflet à l’autre bout de la salle, derrière les clients. Elles gardaient les yeux à jamais perdus dans quelque espace vide, cinquante centimètres au-dessus de la tête des clients. L’expression de Blanca traduisait une vague tentative pour paraître agréable – « séduisante » et « aguicheuse » ne faisaient pas partie de son vocabulaire professionnel – mais elle donnait plutôt l’air de s’être injecté une bonne dose d’anesthésique dans la mâchoire inférieure sans être encore capable de décider si ça lui plaisait. Tant qu’elle était sur scène, Blanca se vendait – elle faisait sa promotion comme d’un produit entièrement indépendant de sa propre image, celle qu’elle aurait en redescendant de l’estrade. Ses mouvements – pour l’essentiel des imitations lasses et sans conviction des mouvements du sexe – étaient censés titiller les spectateurs mais il fallait que les clients aient beaucoup bu ou bien qu’ils fassent une fixation sur elle en particulier pour que sa danse ait un quelconque effet sur eux. J’avais regardé Blanca danser des douzaines, peut-être des centaines de fois ; c’était toujours la même musique, elle effectuait toujours les mêmes girations, les mêmes pas, les mêmes sauts, les mêmes mouvements, aux mêmes moments de chaque morceau.
Blanca termina son dernier numéro, salué par quelques rares applaudissements, venus pour l’essentiel du micheton qui lui avait payé à boire et se croyait amoureux d’elle. Il faut un peu plus de temps pour établir une relation dans une boîte comme celle de Frenchy – ou dans l’un ou l’autre des bars de la Rue. Cela peut sembler un paradoxe, vu que les filles se ruent sur tous les hommes seuls qui traînent dans le coin. La conversation se limitait néanmoins toujours à quelque chose comme : « Salut, comment c’est ton petit nom ?
— Juan Javier.
— Oh ! c’est mignon ! Tu viens d’où ?
— De Nuevo Tejas.
— Oh ! c’est intéressant ! Et t’es ici depuis longtemps ?
— Deux jours.
— Tu m’offres un verre ? »
Voilà, c’était tout, et on n’en demandait pas plus. Même un kador des services secrets internationaux ne pourrait transmettre plus d’information en ce bref laps de temps. Sous-jacent à tout cela, il y avait le courant permanent de la déprime, comme si les filles étaient bloquées dans ce boulot, comme si l’illusion de liberté absolue planait, presque palpable, dans l’air au-dessus d’elles. « Dès que tu veux qu’on se tire, chéri, tu sors. » La sortie, toutefois, ne menait qu’à deux endroits : un autre bar, identique à celui de Frenchy, ou bien l’étape suivante vers les sordides bas-fonds de la Vie : « Salut, beau gosse, on cherche de la compagnie ? » Enfin, vous voyez ce que je veux dire. Et le revenu diminue de plus en plus, à mesure que la fille prend de l’âge, et très bientôt vous vous retrouvez avec des Maribel qui lèvent les clients pour un petit verre de blanc.
Après Blanca, ce fut au tour d’une vraie fille nommée Indhira de monter sur scène ; ça aurait même pu être son vrai nom. Elle évoluait de la même manière que Blanca, ondulant des hanches et des épaules, les pieds presque immobiles. Tout en dansant, Indhira prononçait machinalement, en silence, les paroles de la chanson, totalement inconsciente de ce qu’elle était en train de faire. J’avais interrogé plusieurs filles sur ce point ; toutes articulaient les paroles, mais aucune ne s’en rendait compte. Elles devenaient toutes timides quand je le leur faisais remarquer, mais la fois d’après elles remettaient ça tout pareil. Ça faisait passer le temps plus vite, je suppose, ça leur donnait quelque chose à faire, plutôt que de reluquer les clients. Et les filles ondulaient d’avant en arrière, bougeant les lèvres, les mains décrivant des gestes creux, les hanches ondulant au rythme que leur dictait l’habitude. C’était peut-être sexy pour les hommes qui n’avaient encore jamais vu pareil spectacle, cela valait peut-être pour eux ce que Frenchy faisait payer ses consommations. Moi, je pouvais boire gratis parce que Yasmin bossait ici et parce que j’amusais Frenchy ; si j’avais dû payer, j’aurais trouvé quelque chose de plus intéressant pour m’occuper. N’importe quoi ; rester assis dans une pièce sombre insonorisée aurait été plus intéressant.
J’attendis jusqu’à la fin du numéro d’Indhira, puis Yasmin sortit des vestiaires. Elle m’adressa un large sourire qui me fit me rengorger. Il y eut quelques applaudissements, lancés par deux ou trois types essaimés le long du bar : elle se démerdait pas mal ce soir, l’argent rentrait bien. Indhira passa un corsage diaphane et se mit à faire la chasse au pourboire. Je lui lançai un kiam et elle m’envoya un petit baiser. Indhira est une brave gosse. Elle joue le jeu et ne fait chier personne. Blanca pourrait aller se faire foutre, pour ce qui me concerne, mais Indhira et moi, on pourrait être bons amis.
Frenchy intercepta mon regard et me fit signe de le retrouver à l’extrémité du comptoir. C’était un homme imposant, à peu près la taille de deux gorilles marseillais, avec une grosse barbe noire en broussaille qui faisait passer la mienne pour du duvet d’oreille de chat. Il me lança son œil noir. « Alors, qu’est-ce qui se passe, chef ?
— Y se passe rien ce soir, Frenchy.
— Ta nana se démerde très bien toute seule.
— Eh bien, à la bonne heure, parce que j’ai perdu mon dernier fïq par la faute d’une poche trouée. »
Frenchy loucha vers ma djellabah. « T’as pas de poche dans ce truc, mon noraf.
— C’est arrivé l’autre jour, Frenchy, expliquai-je solennel. Depuis, on vit plus que d’amour et d’eau fraîche. » Yasmin s’était connecté un mamie quelconque d’une vélocité orbitale et la voir danser, c’était quelque chose. D’un bout à l’autre du bar, les clients en oubliaient leur verre et les autres filles installées sur leurs genoux pour la contempler.
Frenchy rigola ; il savait que je n’étais jamais aussi fauché que je le prétendais toujours. « Les affaires vont mal », dit-il en crachant dans un petit gobelet en plastique. Avec Frenchy, les affaires vont toujours mal. Personne ne parle jamais de prospérité dans la Rue ; ça porte la poisse.
« Écoute, lui dis-je, il faut que je discute de choses importantes avec Yasmin quand elle aura fini son numéro. »
Frenchy hocha la tête. « Elle est en train de travailler ce micheton, là, celui avec le fez. Attends au moins qu’elle l’ait mis à sec, après tu pourras lui raconter tout ce que tu voudras. Si t’attends jusqu’à ce que son client s’en aille, je trouverai quelqu’un d’autre pour la remplacer sur scène.