Accoudé au pupitre un homme, le navigateur de toute évidence, se tenait à côté du commandant à la barbe rousse. L’émotion donnait des tics à son visage étroit. Il parlait rapidement au commandant, indiquant un cadran sur le tableau. Le commandant acquiesçait de temps en temps. Soudain, réagissant à sa réplique, le navigateur sourit gaiement, ce qui rajeunit son visage.
Le sas s’ouvrit et, se courbant, un autre homme pénétra dans le poste.
— Regarde, Ante ! cria Eo, montrant le nouvel arrivant. Il te ressemble, parole d’honneur !
Sur ces mots, il actionna le dernier appareil de la série du biocontrôle, l’encéphalographe.
— As-tu bientôt fini ? l’appela Ante.
Il n’y eut pas de réponse. Ante se tourna vers Eo et vit que son visage était devenu gris.
— Regarde-moi ça, Ante, murmura Eo de ses lèvres tremblantes en montrant l’écran de l’encéphalographe. J’ai l’impression de perdre la raison.
Une forme bizarre occupait l’écran tout entier. Elle évoquait un cube écrasé que l’on aurait essayé, longuement et malhabilement, de redresser. Les parois du cube vibraient presque imperceptiblement et il était rempli d’une substance semi-transparente. Vers le centre, elle devenait plus dense et plus sombre. On pouvait y distinguer un noyau dans lequel se tordait une spirale lie-de-vin. Son extrémité, pointue comme un dard, oscillait inlassablement.
Eo se frotta le front.
— Je n’arrive pas à comprendre comment ils vivent encore.
— C’est quoi, ce truc ?
— C’est une cellule, Ante, une cellule du cerveau, expliqua Eo.
— Compris, réagit Ante. Qui d’entre eux est malade ?
— Ils le sont tous. Ante, tous sans exception.
— Tiens ! Et de quoi souffrent-ils ?
— Par le Cosmos, j’aimerais le savoir moi aussi. J’ai appelé la biostation. Attendons la réponse.
Ante gémit comme s’il avait une rage de dents.
— Dire que ça commençait si bien ! Et ils ne se savent pas atteints ?
— Je pense que non.
Ante porta son regard sur la jeune fille qui, souriant, parlait à l’homme qui ressemblait à Ante.
— Qu’en penses-tu, Eo ?… C’est grave ? l’interrogea Ante.
— Grave n’est pas le mot, dit Eo et montra du doigt la spirale tordue. Regarde comme les parois du noyau sont amincies. Chacun d’entre eux peut mourir d’un instant à l’autre. Comment sont-ils encore en vie ? murmura-t-il, et il se tapa aussitôt le front : — Mais c’est parce qu’iis ne se savent pas malades !
— Comment ça ?
— C’est tout simple, Ante, parla Eo fébrilement. Dans le temps, Zarika Borza en personne a fait une étude là-dessus. Elle a prouvé qu’il existe une infection qui, affectant les cellules du cerveau, peut y séjourner indéfiniment à l’état latent. C’est d’ailleurs le nom d’infection latente que Zarika lui a donné. Il suffit que l’agent pathogène devienne actif pour que l’homme périsse. Le plus intéressant est que l’infection peut « s’éveiller » dans un seul cas, à savoir si l’homme apprend qu’il est atteint et commence à y penser. Zarika a dédié sa découverte à Borza, décédé peu avant des suites d’un accident survenu au cours d’un contrôle de quarantaine.
— Et tu crois que l’équipage de l’Orion est victime de cette même maladie ?
— Je l’ignore. Pour autant que je sache, les biologistes de la Terre n’ont jamais eu affaire à un tel virus, répondit Eo.
— Ils ont déjà franchi l’orbite de Jupiter, reprit Ante. Ton établissement, il restera longtemps encore sans être utilisé ?
Eo ne répondit pas.
— Il va falloir freiner l’Orion, décida Ante. N’ont-ils donc pas encore compris là-bas que ce vaisseau menace tout ce qui vit sur Terre ? Et ailleurs.
…La réunion extraordinaire du Conseil suprême de coordination ne dura pas. Partout où ils se trouvaient — sur Mars, sur Vénus, sur la Lune, sur Pluton, sur la Terre —, les membres du Conseil, appelés par le président, entrèrent en biocommunication et se concertèrent avec lui et entre eux-mêmes. Il fallait se prononcer sur le sort du vaisseau qui portait la mort à son bord. Déjà, il était clair que l’Orion se dirigeait vers la Terre.
Ante et Eo, dont le vaisseau, sur ordre du Service de patrouille, était toujours invisible pour l’Orion, furent autorisés à suivre la séance du Conseil. Ils se branchèrent sur son canal après le début de la conférence et plongèrent dans un torrent d’objections, de répliques, d’avis contradictoires.
— …Si nous les faisions débarquer sur un satellite désert ?
— Qu’ils atterrissent, nous avons les moyens de les isoler dès leurs premiers pas avec une bioprotection fiable.
— Comment savoir où ils se poseront ? La protection pourrait arriver trop tard…
Pendant quelques minutes, les membres du Conseil avancèrent projet sur projet.
— Il faut que leur canot atterrisse le plus près possible d’Hôtel Sigma, dit le président du Conseil.
— A proximité, il n’y a qu’un terrain convenable, le cosmodrome du Musée d’astronautique.
— Il n’est pas adapté pour accueillir un vaisseau : depuis deux cents ans, aucun atterrissage n’a eu lieu à cet endroit.
— On peut préparer le cosmodrome, mais cela demandera du temps.
— Combien ? demanda le président.
— Quelques heures au moins.
— Plus précisément ?
— Cinq heures.
— Entamez immédiatement les préparatifs, dit le président. Vous serez responsable du cosmodrome.
— Préparer le terrain ne suffit pas, réagit une voix. Il pourrait y avoir des visiteurs dans l’enceinte du Musée d’astronautique…
— Évacuez tout le monde, ordonna le président.
Personne dans le musée.
— Comment expliquer à l’Orion où il doit se poser ?
— Ce sera une manœuvre imposée.
— Impossible. Il faudrait qu’ils choisissent eux-mêmes le bon terrain, et que ce soit justement le cosmodrome du musée.
— Alors, il n’y a qu’une solution : agir sur le navigateur de l’Orion par biocommunication, lui suggérer le cap et le choix du terrain.
…Ante regarda Eo et prononça :
— Pauvre navigateur ! Et si la biocommunication s’inversait et qu’il lise dans les pensées du coordinateur ?
— Alors, ce sera sa fin, répondit Eo.
Cependant, la discussion au Conseil se poursuivait. Il fut décidé de suggérer au navigateur, ce qui devait être l’unique influence des Terriens sur l’Orion, que le vaisseau devait effectuer encore trois révolutions avant le débarquement.
Les trois révolutions allaient permettre aux Terriens de préparer à temps le cosmodrome et le bâtiment à Hôtel Sigma.
Le président du Conseil de coordination employa la biocommunication commune pour s’adresser à toute la population de la planète :
— Terriens, vous êtes déjà tous au courant du malheur qui a frappé nos frères qui nous ont rejoints à bord du vaisseau Orion. Personne d’entre vous ne doit être vu par eux. Autrement, par la biocommunication, ils se sauront malades, ce qui, en principe, les tuera. Nous ferons de notre mieux pour les guérir. Les sauver est une affaire d’honneur pour tous les Terriens.
— L’Orion s’approche de la couche atmosphérique de la Terre, annonça Ante au chef du Service. Faut-il corriger son orbite ?
— Non, répondit le chef. Tout est en ordre. Il y a déjà eu une séance de biocommunication avec le navigateur…