Eo ne détachait pas son regard de la poignée d’hommes qui avaient parcouru des distances incroyables avant de revenir sur leur planète. Les voilà maintenant près du but, mais ils portent en eux la mort sans le savoir.
— Nous ne connaissons toujours pas leurs noms, dit Ante tout bas.
Eo, maussade, débranchait les appareils de biocontrôle.
— Pauvre navigateur ! Il peut souffrir plus que les autres, soupira-t-il.
Ante et Eo cessèrent de suivre la séance du Conseil.
Celui-ci examinait la stratégie de lutte des Terriens pour la survie de l’équipage de l’Orion.
— Mettez-vous à leur place : ils vont descendre du vaisseau et constater que la Terre est déserte. Ils penseront que la planète n’est plus habitée…
— C’est sans importance, pourvu qu’ils ne devinent pas leur mal.
— A partir de cet instant, tous les biologistes du Système solaire, tous les hommes participeront à la lutte pour la survie des passagers de l’Orion, dit le président. Mais, le mal ne progressera-t-il pas ?
— Nous avons une préparation qui stabilise l’évolution de ce type d’affection, dit le virologiste, membre du Conseil.
— De quoi s’agit-il ?
— Elle existe depuis très longtemps. Il y a eu sur Terre une brève épidémie, et c’est alors qu’elle a été découverte. D’ailleurs, l’épidémie avait une origine semblable, l’infection ayant été rapportée du cosmos à bord du vaisseau Albert.
— Je me souviens, c’était quelque chose en rapport avec le tabac, dit le président.
— Comment envisagez-vous de leur administrer la préparation ? demanda quelqu’un. Ils pourraient avoir des soupçons.
— Sans problèmes, dit le virologiste. La poudre peut être mêlée à la nourriture ou, mieux encore, diluée dans l’eau, parce que d’aucuns pourraient refuser les repas, mais tout le monde, forcément, boira.
— Vous garantissez l’effet de la préparation ?
— Du moins, elle est censée freiner l’évolution de la maladie…, répondit le virologiste.
— Une question encore, s’adressa le président au chef de Sigma. Avec quoi pensez-vous les alimenter ?
— Comment cela ? fit le chef, décontenancé. Nous avons la nourriture ordinaire. En somme, il y a de tout… On peut leur offrir tous les jours des festins de Lucullus.
— C’est ce qui, à mon avis, n’ira pas, prononça le président. Je n’ai pas en vue le régime alimentaire, mais la forme des aliments. Je viens de penser à une chose… Savez-vous, il vaut mieux que l’équipage de l’Orion croit dès le début qu’il ne reste pas un seul homme sur la Terre. Ce sera quand même moins dur que s’ils soupçonnent qu’il y a des hommes sur la planète, mais qu’ils les ont enfermés, Dieu sait pourquoi, et ne souhaitent pas les contacter. J’ai donc pensé qu’on devrait leur donner à manger des briquettes, quelque chose de strictement synthétique. Évidemment, la qualité de la nourriture n’en pâtirait pas.
La proposition fut acceptée.
A la séance du Conseil, on n’entendit pas de grands mots, car les hommes ne les appréciaient pas. Il ne fut donc pas dit que la famille des Terriens avait fait preuve de générosité en prenant sous son aile un équipage atteint d’un mal mortel. Si fiable que fût l’enveloppe bioprotectrice, qu’est-ce qui garantissait son imperméabilité au nouvel agent pathogène ?…
Oui, les Terriens agissaient à leurs risques et périls, au nom de la fraternité.
Au nom de ceux qui partiraient encore pour des expéditions lointaines et retourneraient sur Terre dans les siècles à venir.
Au nom de toute la famille humaine.
Cela ne fut pas dit, mais c’était sous-entendu.
Les biologistes de la Terre et des autres planètes s’occupèrent tous du même problème. Ils n’avaient qu’un seul but, une seule tâche : sauver l’équipage. Le temps était compté en heures, en minutes. Chaque instant pouvait devenir le dernier pour les voyageurs de l’Orion.
Des équipes entières et des volontaires isolés planchèrent sur la formule du médicament. Quand le comité pour le salut de l’équipage de l’Orion jugeait que le produit nouvellement inventé pouvait s’avérer efficace, on le testait… Ce n’était pas sur des lapins, des souris blanches ni des singes, parce que les biologistes ne disposaient d’aucun échantillon du virus qui avait frappé les astronautes. On devait donc tester les préparations nouvelles sur ceux de l’Orion eux-mêmes, et ce à travers l’eau de la fontaine qui, jour et nuit, gazouillait dans la salle centrale du bâtiment extérieur d’Hôtel Sigma.
Hélas, à chaque fois les écrans de surveillance montraient la même chose, à savoir la cellule déformée, mutilée du cerveau, et la spirale qui oscillait dans son noyau.
De retour au Nid d’hirondelle, Eo devint le héros du jour. C’était normal, puisqu’il était le premier à avoir dépisté le mal. Ses collègues l’interrogeaient sur les moindres détails, mais Eo s’attachait à éviter les questions. Il avait toujours devant ses yeux la jeune fille de l’Orion, au visage de reine orientale et condamnée à mourir. Dans la tête d’Eo se bousculaient des projets de plus en plus fantastiques, qu’il n’aurait osé révéler même à son meilleur ami. Monter dans un engin biplace… Déconnecter la bioprotection, pénétrer dans l’enceinte de Sigma… Enlever Lioubava (les noms des malheureux étaient déjà connus) et partir avec elle. Où ? Mais sur n’importe quel satellite inhabité. S’il faut mourir, ils mourront ensemble, et le mal restera sur le satellite.
Ou bien, tout simplement, entrer dans leur bâtiment, qu’Eo avait examiné par le menu sur son écran, et dire à ses locataires : « Je reste avec vous ! »
Non, c’est puéril. Que prouverait-il par sa mort ? C’est à la vie qu’il faut songer. Il faut trouver le remède contre la maladie et sauver l’équipage de l’Orion.
Repensant sans cesse à l’histoire ancienne de la maladie due au tabac, Eo, en tant que biologiste, ne pouvait pas ne pas admirer la finesse avec laquelle l’incomparable Zarika créa au Nid d’hirondelle la préparation qui portait depuis son nom. Eo décida qu’il devait étudier le cheminement de la pensée de Zarika pour découvrir plus facilement sa propre voie. Étudier les pensées de Zarika ? Elle avait vécu, il y a tout de même, mille ans ! En plus, ses idées pouvaient, comme des graines jetées dans le sol, germer, susciter des échos un siècle, deux siècles plus tard. Comment les retrouver, comment détecter leurs germes dans la masse du temps ?
Certes, il y a le GCI, Grand centre d’informations. En principe, il rassemble toutes les connaissances du genre humain. Seulement, comment retrouver la goutte nécessaire dans cet océan d’informations ? Le pire est qu’il ne savait pas clairement lui-même ce qu’il fallait rechercher. L’idée pouvait venir par association, la trouvaille ne ferait que lui servir d’impulsion. C’est dire qu’en l’occurrence un appareil cybernétique ne saurait aider Eo. C’est la recherche informelle qui s’imposait ! En effet, quel programme lui donnerait-on ? Aller je ne sais où, trouver je ne sais quoi ? Non, il devait éplucher lui-même tout ce qui avait trait à Zarika.
Au Nid d’hirondelle, le projet d’Eo fut accueilli avec sympathie, mais sans trop d’espoirs. C’était tellement vieux, tout ça. Quant aux graines ayant germé par la suite, c’était valable.
— Bref, Eo, va au GCI, occupe-toi de cela, et puis on verra, décida le chef du biocentre.
Le GCI, mémoire centrale de l’humanité, se trouvait sur une rive du cours moyen de la Volga, dans un site pittoresque. C’est là seulement, regardant les murs qui disparaissaient dans le ciel, qu’Eo comprit l’ampleur de la tâche qu’il s’était assignée.