Loin derrière la maison, commençaient des plantations de trabo, des fruits jaunes transparaissaient par endroits à travers la neige.
Où donc l’amena l’inframémoire du GCI, qu’il avait réglée sur Zarika ? Sa trace serait-elle perdue au fond des siècles ? Pendant qu’Eo se demandait s’il ne devait pas renoncer, la porte s’ouvrit et deux personnes apparurent sur le perron. Heureusement, c’étaient Zarika et Borza. Celui-ci portait deux paires de skis. Borza aida Zarika à fermer ses fixations, et ils partirent se promener. Zarika, maladroite, n’était sûrement pas une bonne skieuse.
Dès que Borza et Zarika s’éloignèrent, Eo entra dans la maison. A l’époque, on aimait de telles constructions semi-transparentes, considérant qu’une maison devait recevoir un maximum de lumière. Toutefois, ici on devait pouvoir modifier la transparence des murs.
Eo opérait avec la plus grande attention pour ne rien laisser passer de ce qui pourrait être nécessaire au salut de l’équipage de l’Orion. Tel un nuage fantomatique, il inspecta le rez-de-chaussée, passant aisément à travers les murs, n’étant, en somme, que sa propre pensée chercheuse multipliée par l’imagination.
Il comprit que c’était la maison de campagne de Borza. Il paraît que Borza y avait monté un laboratoire. Mais ses travaux n’intéressaient pas Eo. Il songeait à autre chose : et si Zarika avait participé à une expérience de Borza ? Non, on ne pouvait pas l’espérer. Tous les travaux de Zarika étaient depuis longtemps rassemblés, étudiés et commentés.
La maison avait une cave, et Eo s’en fut pour la visiter. Un escalier en colimaçon y menait. Le couloir étroit était éclairé par les murs luminescents. Plusieurs portes donnaient sur lui, et Eo entra au jugé dans l’une d’entre elles. La pièce était vide, sans compter le globe transparent qui était suspendu entre le plafond et le plancher, maintenu, Eo le sentit, par un champ magnétique. A l’intérieur du globe, d’un point éblouissant partait par saccades un flux rouge, qui s’écoulait dans un réseau de capillaires. « Un cœur nucléaire, un modèle antique, songea Eo. Où est donc l’installation elle-même ? » Il passa dans la pièce voisine. En son milieu, Eo vit les contours d’une chose énorme, mais n’eut pas la moindre envie de fouiller dans cet amas de ferraille mélangée à du plastique, du verre et à Dieu sait quoi encore.
Le temps était aux ordres d’Eo. Faisant un léger effort mental, il avança de plusieurs heures. Des voix résonnèrent dans le couloir : Borza et Zarika venaient de rentrer de leur promenade à skis. Bientôt, ils vinrent devant l’installation.
Eo prêta l’oreille.
« …Je regrette, mais elle ne fonctionne pas encore. Et j’ignore si elle marchera jamais », disait Borza.
Zarika lui demanda ce qu’il aurait voulu confectionner avec sa machine. Borza répondit que, pour commencer, il se serait contenté d’une vétille quelconque.
« Avec le champ de forces, j’ai essayé de faire une fourchette à partir d’un morceau d’argent, mais ça n’a pas marché. J’ai voulu, avec des molécules d’aluminium, monter un minuscule mécanisme de levage, toujours sans succès. J’ai fait des milliers d’expériences, j’ai modifié les champs de forces, changé de matériaux, mais sans le moindre résultat. Tu as devant toi un inventeur raté typique », conclut tristement Borza.
Il n’y avait dans cette information rien de nouveau pour Eo, et il s’apprêtait déjà à aller plus loin dans le temps, mais quelque chose le retint.
Borza parlait à Zarika des circuits logiques, des cellules de la mémoire qu’il avait cultivées, de la nouvelle substance pour la machine de synthèse, qu’il avait décidé de tester aujourd’hui.
Eo jeta un regard sur la masse homogène verdâtre qui remplissait la chambre de synthèse, et c’est à ce moment qu’au fond de celle-ci se produisit un mouvement imperceptible. Une partie de la masse s’épaissit, l’autre devint transparente. Une nébuleuse fortement étendue se forma sous les yeux d’Eo, stupéfait. La machine de synthèse, sur laquelle les meilleurs physiciens du monde se cassent la tête jusqu’à présent, aurait-elle fonctionné ? Cet amoncellement de pièces rudimentaires, aurait-il été opérationnel ?
Il semblait que Borza et Zarika n’étaient pas moins abasourdis qu’Eo : effectivement, la machine fonctionnait. Cela sans aucune raison apparente, puisque Borza n’avait rien actionné, n’avait touché à aucun des boutons et autres leviers.
La nébuleuse projeta des rayons, qui tressaillirent au rythme du cœur nucléaire. Eo commença à discerner dans la nébuleuse les contours d’un vaisseau ancien, l’un de ceux qui sont amarrés à jamais au Musée d’astronautique. « Pour eux, on dirait, ce vaisseau n’est pas ancien », pensa-t-il.
Zarika, qui se tenait tout près de la chambre, se tourna vers Borza, voulut parler, mais il lui prit la main et lui chuchota quelque chose avec ardeur. Eo, malgré ses efforts, ne pouvait pas l’entendre. Il faillit pleurer de déception. Entre-temps, la nébuleuse qui représentait le vaisseau se mit à s’estomper. Quelques minutes plus tard, elle se fondit dans la masse verdâtre homogène qui remplissait le conteneur.
Ainsi donc, les historiens mentent, la machine de synthèse avait fonctionné ?
Mais comment avait-elle pu marcher sans même être branchée ? Quel dommage qu’Eo ne pût comprendre ce que Zarika et Borza se dirent ! Ils parlèrent si bas que seuls des mots isolés furent audibles : « hasard… coincidence… champ de forces errant… » Puis, Zarika évoqua une « bouilloire placée sur un réchaud incandescent »… les jeunes gens auraient décidé de prendre du thé.
Prêt à s’en aller, Eo, dépité, remonta l’escalier en colimaçon, traversa lentement le salon et, entendant une conversation, stoppa net.
Zarika persuadait Borza de rédiger un article pour exposer les résultats de ses expériences, y compris l’inexplicable cas du modèle de vaisseau.
Borza refusait.
— Fais-le, Borza, fais-le ! voulut crier Eo, tout en comprenant qu’il ne pouvait être entendu.
— Bon, je le ferai, accepta à contrecœur Borza, et Eo, enthousiasmé, se précipita dans son siècle.
Si seulement Borza a tenu la parole donnée à Zarika, dans l’une des millions de vieilles revues d’il y a mille ans il doit y avoir son article contenant des données exceptionnellement importantes pour Eo.
La recherche de l’article de l’auteur peu connu fut confiée à un appareil cybernétique, et quelques minutes plus tard Eo tenait le gros volume des Annales de physique avec l’article de Borza. Il était suivi d’une critique à l’emporte-pièce, mais cela n’intéressait pas Eo.
Quelle idée simple et éblouissante : utiliser l’effort mental pour mettre en marche la machine de synthèse ! Il fallait rendre justice à Zarika et Borza qui effleurèrent cette idée sans parvenir à la matérialiser.
A cette fin, il fallait un bioémetteur, mais au XXIIe siècle les bioémetteurs étaient encore trop imparfaits.
Il est vrai qu’une expérience, une seule, de Zarika et de Borza fut couronnée de succès : la machine de synthèse démarra et commença à créer un modèle du vaisseau auquel Zarika pensait alors. Certes, le modèle fut imprécis et n’exista pas longtemps, mais ce fut là une victoire grandiose, qui aurait pu faciliter notablement la solution de divers problèmes, déterminer pour des années le développement des sciences… si Zarika et Borza avaient su une chose : descendant l’escalier de la cave, Zarika avait actionné involontairement son bioémetteur.