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Maintenant, après la découverte d’Eo, la parole était aux physiciens. Ils devaient synthétiser en une seule substance les milliers de produits que les biologistes avaient trouvés pour secourir l’équipage de l’Orion. C’est avec ce remède qu’on allait pouvoir vaincre la maladie qui l’affectait.

Il y avait encore pas mal de travail, mais une lueur d’espoir commençait déjà à poindre. Désormais, il n’était plus nécessaire de dissoudre les préparations dans l’eau de la fontaine pour les tester sur les passagers de l’Orion, car cela aurait demandé de longues années.

Dans la Cité Verte, on assemblait fébrilement la machine de synthèse destinée à rassembler les propriétés de tous les médicaments. Ainsi, les milliers de ruisseaux ne peuvent-ils pas franchir séparément un obstacle, mais, en formant un seul courant, ils l’emportent.

La construction de la machine de synthèse touchait à sa fin lorsque le chef de Sigma, très nerveux, appela au vidéophone le comité pour le salut des voyageurs de l’Orion.

— Il n’y a plus une seule minute à perdre ! cria-t-il. Ils se préparent à donner l’assaut !…

— Quel assaut ? fit le président du comité, ne comprenant pas.

— C’est simple : ils sont prêts à démolir leur bâtiment pour sortir.

— Et ceux qui ne peuvent pas marcher ?

— Ils les emmènent sur des brancards.

— Incroyable !… marmonna le président du comité. Et le navigateur, le plus souffrant ? Il est dans un état très grave, pratiquement sans connaissance…

— Grigo, ils l’emmènent aussi.

— Qu’avez-vous à craindre ? Les malheureux n’ont pas d’armes, ils ne peuvent rien faire les mains nues, dit le président du comité.

— Les mains nues ! ricana le chef de Sigma. Ils se sont armés de tout ce qu’ils ont pu trouver, y compris les troncs et les grosses branches des arbres de la serre.

— Il nous faut une journée encore pour obtenir le remède, dit le président du comité. Quand doivent-ils donner l’assaut ?

— Immédiatement.

— Pourquoi avez-vous tardé à nous en informer ? fit le président, mécontent.

— Ils ont détruit le système électronique d’alerte…

— C’est désespéré, dit le président du comité. Il faudra les endormir. Donnez ordre à — comment l’ont-ils baptisé ? — Sept-Yeux…

— Ils l’ont mis hors service.

— Alors, ordonnez au système de sécurité d’envoyer du gaz soporifique dans toutes les pièces.

— L’équipage est réuni dans la grande salle, dit le chef de Sigma, ce qui nous facilite la tâche. Sous le sol, il y a des nuages de gaz narcotique.

— Intervenez, dit le président du comité. Demain, nous entamerons le traitement des malades.

— Quel courage ! dit le chef de Sigma. Ils ont préféré la mort à l’inconnu…

— Nous avons fait pour eux tout ce qui était en notre pouvoir, fit remarquer quelqu’un.

— Nous devons faire pour eux davantage encore, répliqua vivement le président du comité.

ÉPILOGUE

Les lueurs se réverbéraient dans la baie. Apportée par la brise maritime, la fraîche odeur de l’iode se mélangeait à celle, résineuse, des thuyas, à l’arôme délicat des magnolias.

Lioubava et Eo marchaient côte à côte.

Le sentier, à peine visible dans l’obscurité, serpentait au pied des rochers, descendant par endroits jusqu’à la ligne de ressac.

Une montée s’amorça.

- Quelle journée ! rompit le silence Lioubava. Je ne l’oublierai jamais. Mes compagnons certainement non plus. Que de chaleur, que de sympathie !… Et le soleil était aujourd’hui à l’image des Terriens. Si doux, si délicieux… C’est comme ça que je me le représentais à bord de l’Orion. Sais-tu, Eo, j’ai vu au cours du vol beaucoup d’autres soleils, d’étoiles étrangères. Il y en avait qui étaient plus belles et plus chaudes que notre astre, mais, pour les hommes, il sera toujours supérieur à toutes les étoiles de l’Univers.

Eo ralentit le pas et s’approcha du rocher sombre qui, menaçant de tomber, surplombait le sentier. Il y demeura un instant, comme écoutant quelque chose.

Lioubava s’arrêta aussi.

— Tu sais, dit doucement Eo, le rocher se souviendra lui aussi de la journée d’aujourd’hui.

Lioubava tourna son visage vers Eo. Répondant à sa question silencieuse, Eo prit la jeune fille par la taille et la fit avancer vers la masse sombre du rocher. Chauffé dans la journée, le granit gardait encore la chaleur du soleil. Lioubava mit sa joue contre la pierre.

— Le granit accumule la chaleur comme la mémoire les souvenirs, fit Eo pour expliciter sa pensée.

Lioubava ferma un moment les yeux.

— A Sigma, j’ai rêvé de cet instant précis, articula-t-elle. Et je croyais en lui. Etre parmi les Terriens… Savoir que le parcours de l’Orion était terminé. Et appuyer ma joue contre une pierre terrestre chauffée par un doux soleil…

Les voix et les rires leur parvenaient à peine. Tissé d’air et de lumière, le Palais des accueils était resté loin en bas. Au milieu de trois montagnes, il trônait tel un cristal immense et brillant. La fête consacrée au salut de l’équipage de l’Orion, à son retour dans la famille unie des Terriens s’y poursuivait.

Lioubava s’arrêta de nouveau, ne pouvant détacher ses yeux de la mer.

— Le phare émet des pulsations comme le cœur, dit-elle.

— Viens, dit Eo en prenant Lioubava par la main. C’est encore loin…

Le sol pierreux avait succédé depuis longtemps au gravier humide. Le sentier fit encore un détour et un rocher solitaire surgit au-dessus d’eux, parmi les étoiles.

— Le Doigt du diable ? demanda Lioubava.

— Exact, répondit Eo.

La jeune fille sourit.

— Ce n’était pas sorcier, dit-elle. Tu me l’as décrit tant de fois qu’il fait pour moi figure de vieille connaissance.

— Et le Nid d’hirondelle, tu l’as reconnu ?

— Oui.

Lioubava s’assit sur l’herbe rêche, s’adossa à un bloc de pierre.

— Je ne suis pas encore capable de marcher longtemps…

— Reposons-nous, moi aussi, je suis fatigué.

Lioubava retira ses souliers, étendit les jambes.

Eo, lui, s’allongea sur le sentier.

Les voix ne portaient presque pas jusque-là, et le bruit du ressac ne faisait qu’approfondir le silence.

— Que de gens sont passés par ici avant nous ! dit Eo.

— Et que d’autres le feront après ! répliqua Lioubava.

Entre les rochers, grâce au clair de lune, on voyait un bout de mer calme. Sur le côté, pendait le fil noir du téléférique qui reliait la biostation au port marchand.

— Je n’y suis pas encore habitué, dit Eo, interceptant le regard de Lioubava.

Lioubava savait que le téléférique avait été installé depuis peu, alors qu’on se battait pour la survie des voyageurs de l’Orion.

Lioubava caressa les cheveux crépus d’Eo.

— Sais-tu ce qui m’a le plus bouleversée au Palais des accueils ? demanda-t-elle. Ce n’était pas la chaleur des Terriens, à laquelle nous nous attendions. Et même pas le fait que nous avons été sauvés par vous, car nous y croyions. Les larmes me sont montées aux yeux lorsque les deux Braga se sont rencontrés, Piotr et Ante, l’ancêtre et son descendant…

— Quant à Ante, il en rêvait depuis longtemps, précisa Eo.