— Tu le connais ?
— Et comment ! Nous avons accueilli l’Orion avec lui. — Eo se renfrogna, assailli par les souvenirs.
— A propos, c’est alors que j’ai eu une intuition et que j’ai annoncé à Ante que le mathématicien du vaisseau était un ancêtre à lui.
— Tu parles d’un prophète ! pouffa Lioubava. Ils se ressemblent tant.
Ils se levèrent et se remirent en marche.
— J’ai la curieuse sensation d’être venue ici dans le temps, dit Lioubava tout bas. C’est comme si, après une longue absence, j’étais rentrée chez moi et reconnaissais les lieux. Comment est-ce possible ? demanda-t-elle en regardant Eo. Tu le sais bien, je suis née à bord de l’Orion et n’ai jamais mis les pieds sur le sol de cette planète.
Lioubava portait ses souliers dans les mains, les agitant au rythme de ses pas.
— Marcher nu-pieds, quel délice, dit-elle.
Eo suivait pour la première fois ce sentier. Il le savait parfaitement. Il était toujours en retard, le temps lui manquait constamment, il utilisait à tout moment les appareils volants. Pourquoi donc lui aussi avait-il maintenant la sensation d’être déjà passé par ici ?…
Deux longues ombres noires couraient devant eux. Un oiseau de nuit cria dans les buissons.
— La planète respire, dit Lioubava. Aujourd’hui, c’est le sol ferme ici, mais un jour, peut-être, la mer viendra jusque-là.
— Autrefois aussi, les vagues ont certainement clapoté à cet endroit, prononça Eo.
Il s’arrêta pour regarder un objet sous ses pieds, il se pencha, le prit et dit :
— Seule la mer peut polir ainsi une pierre.
Lioubava lui prit l’objet des mains.
— C’est trop léger pour être une pierre.
— En effet, admit Eo, les vagues n’y sont pour rien. Regarde comme le goulot est artistement façonné. Seules des mains d’homme ont pu le faire.
— Et le fond est comme coupé…, ajouta Lioubava, considérant la trouvaille.
— C’est une bouteille ! s’écrièrent-ils en chœur.
Il fallait pas mal d’imagination pour voir une bouteille dans cette drôle de pierre. Des coquillages pétrifiés y étaient depuis longtemps incrustés. Des algues durcies s’y étaient soudées. Dans le goulot, on distinguait à grand-peine un bouchon.
— Ouvre-la, pria Lioubava. Si c’était un S. O. S. ?
Est-ce en rêve qu’Eo avait vu et cette nuit, et la jeune fille au visage étroit de reine orientale, et le récipient bizarre entre ses mains ? Il fit un effort pour se souvenir de l’origine du tableau, mais sa mémoire se déroba.
Le bouchon résista longtemps. Enfin, Eo le retira avec ses dents, sentant sur le bout de la langue le goût léger du sel. Dans la bouteille, il y avait un ruban décoloré. Eo la retourna sous les rayons bleuâtres de la lune.
— Fais attention, pria Lioubava.
— C’est étrange, mais je ne vois aucun signe écrit, dit Eo.
Lioubava prit le ruban des mains d’Eo et le considéra un long moment, tantôt l’éloignant, tantôt le rapprochant de ses yeux.
— Eh bien, aucun signe n’est nécessaire pour comprendre, Eo, répondit-elle tout bas. Puis, elle remit le ruban dans la bouteille et la reboucha. Au matin, nous la porterons en bas et la jetterons à la mer. Pour notre bonheur, ajouta-t-elle.