Ils échangent quelques mots en romani. A un moment, il hausse les épaules. Elle lui donne un téléphone portable, lui explique les touches de commande. Quelques secondes plus tard, la voix de Pazzi s’insinue dans l’oreille de Gnocco. Après un moment, il referme le combiné et le glisse dans sa poche.
Romula retire une chaînette qu’elle portait au cou. Elle embrasse l’amulette qui y est accrochée, passe la chaîne au petit homme qui baisse les yeux dessus. Il s’ébroue comiquement : le contact de l’image sainte sur sa peau le brûle, prétend-il, ce qui arrache un bref sourire à la jeune femme. Elle sort le bracelet en argent et le fixe au poignet de Gnocco, sans difficulté. Il a des attaches aussi fines que les siennes.
— Tu peux me rejoindre dans une heure ?
— Oui, dit-elle.
28
C’est encore la nuit et le docteur Fell visite à nouveau l’exposition des instruments de torture au Forte di Belvedere.
Tranquillement adossé au mur de pierre sous les cages des damnés, il étudie d’autres aspects de la damnation sur les visages avides des voyeurs qui se bousculent autour des outils de mort et se frottent les uns aux autres dans une promiscuité ébahie, poils hérissés sur les avant-bras, haleines mêlées sur les nuques et les joues. Parfois, le docteur presse un mouchoir parfumé contre ses narines quand les effluves d’eaux de toilette bon marché et de corps en rut le menacent d’overdose.
Ses poursuivants, eux, attendent dehors.
Les heures passent. Le docteur Fell, qui n’a jamais accordé plus qu’un coup d’œil distrait aux objets exposés, semble ne pas pouvoir se rassasier du spectacle de la foule. Certains éprouvent de la gêne lorsqu’ils sentent son regard peser sur eux. Souvent, des femmes l’observent avec un intérêt non déguisé quand elles passent devant lui, jusqu’à ce que le flot des badauds les entraîne plus loin. Une somme dérisoire versée aux deux empailleurs a donné au docteur le privilège de rester là à son aise, intouchable derrière les cordons, immobile contre la pierre.
Dehors, figé devant le parapet sous une bruine tenace, Rinaldo Pazzi monte patiemment la garde. Il a l’habitude d’attendre.
Il savait que le docteur ne rentrerait pas chez lui à pied. Sur une petite place au pied du fort, sa voiture attendait, elle aussi. Une Jaguar Mark II noire que la pluie rendait encore plus luisante, un modèle d’une trentaine d’années à l’élégance rare, comme le policier italien n’en avait encore jamais vu, et immatriculée en Suisse. Il était clair que le docteur Fell n’avait pas besoin d’un salaire pour vivre. Pazzi avait relevé le numéro d’immatriculation mais il ne pouvait se permettre de le soumettre à Interpol.
Dans la pente pavée de la via San Bernardo, à mi-chemin entre le Belvédère et la Jaguar, Gnocco attendait également. La rue, peu éclairée, était bordée de part et d’autre de hauts murs derrière lesquels se nichaient des villas. Gnocco avait trouvé un renfoncement obscur devant une allée grillagée où il pouvait se tenir à l’écart des vagues de visiteurs et de touristes redescendant de l’exposition. Toutes les dix minutes, le téléphone portable se mettait à vibrer contre sa cuisse et il devait confirmer qu’il était toujours en position.
Certains passaient en tenant des cartes ou des programmes ouverts au-dessus de leur tête pour se protéger des gouttes, contraignant d’autres à abandonner l’étroit trottoir surchargé et à poursuivre sur la chaussée, obligeant les quelques taxis venus du fort à ralentir.
Dans la salle voûtée, le docteur Fell venait de se décider à abandonner son mur. Il se redressa, leva les yeux vers le squelette suspendu dans sa cage comme si l’un et l’autre partageaient quelque secret et s’engagea dans la cohue pour gagner la sortie.
Pazzi le vit d’abord se découper dans le passage de porte, puis sous le pinceau d’un projecteur sur l’esplanade. Il le suivit de loin, jusqu’à être certain que le docteur se dirigeait vers sa voiture. Il sortit alors son portable pour donner l’alerte à Gnocco.
La tête du Gitan se tendit hors du col de sa chemise comme celle d’une tortue, animal avec lequel il partageait aussi les yeux enfoncés et le crâne visible sous l’épiderme. Il roula sa manche au-dessus du coude, cracha sur le bracelet puis l’essuya avec un chiffon. A présent que l’argent avait été poli à la salive et à l’eau bénite, il dissimula son bras sous son manteau pour le garder au sec, tout en inspectant la pente des yeux. Une nouveau groupe de têtes dodelinantes arrivait. Gnocco se força un chemin vers la chaussée, où il pourrait avancer à contre-courant et avoir une meilleure vue. Sans complice, il allait devoir à la fois bousculer et palper, ce qui n’était pas un problème, car le but recherché n’était pas de voler un portefeuille. A cet instant, sa cible apparut. Elle marchait près du bord du trottoir, Dieu merci. Pazzi suivait à une trentaine de mètres.
Le stratagème de Gnocco était astucieux. Profitant d’un taxi qui arrivait, il bondit hors de la chaussée comme s’il voulait éviter le véhicule, se retourna pour injurier le chauffeur et entra en collision frontale avec le docteur Fell. Ses doigts s’étaient déjà glissés sous le manteau quand il sentit son bras pris dans un effroyable étau, puis un coup. Il se dégagea de sa proie, qui avait à peine ralenti sa marche et s’éloignait déjà parmi les touristes sans lui chercher noise.
Pazzi fut aussitôt à ses côtés dans le renfoncement devant la grille en fer. Gnocco se plia en deux et se redressa presque tout de suite. Il respirait fort.
— Je l’ai eu. Il m’a attrapé là où il fallait. Il a essayé de me frapper dans les couilles, ce cornuto, mais il a pas réussi.
Pazzi avait déjà un genou à terre et essayait de retirer avec précaution le bracelet de son poignet quand Gnocco sentit un fluide chaud s’écouler le long de sa jambe. Il eut un mouvement de surprise et soudain un geyser de sang clair jaillit d’une déchirure à son pantalon, éclaboussant le visage et les mains de Pazzi toujours occupé à détacher le bracelet en ne touchant que les bords. Le sang giclait partout, même dans la figure de Gnocco lorsqu’il se pencha pour regarder sa cuisse. Ses jambes se dérobaient sous lui, il s’affala contre la grille, s’y agrippa d’une main tout en pressant son pantalon déchiré en haut de la cuisse, là où son artère fémorale sectionnée vomissait des flots rouges.
Avec cet étrange détachement qu’il éprouvait toujours dans les situations les plus extrêmes, Pazzi passa un bras autour du blessé et le maintint dos tourné aux passants, le laissant se vider à travers les barreaux de la grille, puis l’étendit au sol, sur le flanc.
Il sortit son portable, parla dedans comme s’il appelait une ambulance. Mais l’appareil n’était pas allumé.
Il lui enleva son manteau, le jeta sur le corps effondré qu’il vint couvrir tel un vautour s’abattant sur sa proie. La foule continuait à passer derrière lui, indifférente. Il retira enfin le bracelet et le glissa dans le petit écrin qu’il avait sur lui. Le téléphone qu’il avait prêté à Gnocco le rejoignit dans la poche de sa veste.
Les lèvres du Gitan s’agitèrent.
— Madonna, che freddo…
Il se força à enlever la main que Gnocco pressait de plus en plus faiblement sur sa plaie, la garda dans la sienne comme s’il cherchait à le réconforter et attendit que l’hémorragie se tarisse entièrement. Lorsqu’il fut certain que Gnocco était mort, il l’abandonna contre la grille. Avec la tête sur son bras replié, le Gitan paraissait endormi. Pazzi s’engagea dans le flot descendant des badauds.
Sur la petite place, il contempla un long moment le stationnement laissé vide. La pluie commençait seulement à détremper les pavés que la Jaguar du docteur Lecter avait protégés.