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— Vous inquiétez pas. Cet enculé va passer la nuit à supplier qu’on le laisse lui téléphoner, à Mason !

Il observa Pazzi à la dérobée, espérant détecter de la gêne ou du dégoût.

— Au début, il va prier pour que Mason l’épargne mais, après un moment, son seul souhait, ce sera de mourir.

36

La nuit était tombée. Au palazzo Vecchio, on mettait dehors les derniers touristes attardés. En se dispersant sur la piazza, plusieurs d’entre eux, sentant encore le poids de la forteresse médiévale sur leurs épaules, ne purent s’empêcher de se retourner pour lever les yeux sur ses créneaux qui se découpaient dans le ciel comme les dents d’une lanterne d’Halloween.

Les projecteurs s’allumèrent. Ils blanchissaient la pierre brute des murs, creusaient les encoignures des fenêtres sous les hautes corniches. Alors que les hirondelles regagnaient leurs nids, les premières chauves-souris firent leur apparition, dérangées dans leur chasse par les hautes fréquences qu’émettaient les stridents outils de l’entreprise de rénovation plus encore que par la lumière.

A l’intérieur du palais, le travail de Sisyphe des restaurateurs allait se poursuivre une heure encore dans la plupart des salles, à l’exception de la salle des Lys où le docteur Lecter était en grande conversation avec le chef de chantier.

Habitué à l’impécuniosité et aux manières abruptes de la commission des Beaux-Arts, le contremaître trouva son interlocuteur à la fois très courtois et remarquablement généreux.

En quelques minutes, ses ouvriers avaient commencé à ranger leur matériel, poussant contre les murs compresseurs et ponceuses à bande afin de dégager l’accès, enroulant leurs câbles électriques et leurs filins. Bientôt, ils apportaient et installaient les chaises pliantes nécessaires à la réunion, pas plus d’une douzaine, puis ils ouvrirent en grand les portes-fenêtres pour que les odeurs de peinture et de vernis se dissipent.

Le docteur ayant réclamé un pupitre digne de ce nom, on en trouva un dans l’ancien cabinet de travail de Niccolo Machiavelli, une pièce contiguë à la salle des Lys. Il fut apporté sur un grand chariot, en même temps que le projecteur de diapositives du palazzo.

L’écran qui allait avec l’appareil, jugé trop petit par le docteur Lecter, fut renvoyé au placard. Comme il voulait projeter ses illustrations en grandeur nature, il fit un essai sur l’une des housses qui protégeaient un mur de fresques fraichement restaurées. Une fois les fixations ajustées et les plis supprimés, il trouva le support très convenable.

Après avoir délimité son territoire en empilant plusieurs gros volumes sur le pupitre, il se planta devant la fenêtre et demeura dans cette position, dos tourné à la salle, lorsque les membres du Studiolo commencèrent à arriver dans leur complet poussiéreux et à prendre place, exprimant tacitement leur scepticisme d’experts quand ils réorganisèrent les chaises en demi-cercle, une disposition plus appropriée à un jury d’examen.

Par les vantaux altiers, le docteur apercevait le Duomo et le campanile de Giotto, noirs sur le couchant, mais non le Baptistère que Dante aimait tant à leur pied. Les spots éclairant la façade l’empêchaient de distinguer la piazza en contrebas, où ses assassins guettaient.

Pendant que les médiévistes et spécialistes du Rinascimento les plus respectés au monde s’installaient, le docteur Lecter composait dans sa tête le plan de sa communication. Il lui fallut à peine plus de trois minutes pour se préparer. Le sujet de sa conférence était « L’Enfer de Dante et Judas l’Iscariote ».

Tout à fait selon le goût du Studiolo pour la pré-Renaissance, il débuta par l’exemple de Pietro Della Vigna, ce Capouan logothète de la cour de Sicile à qui sa cupidité avait valu une place dans les espaces infernaux de Dante. Pendant la première demi-heure, le docteur fascina son auditoire en évoquant les intrigues bien réelles qui avaient précipité la chute du chancelier.

— Della Vigna a été emprisonné et a eu les yeux crevés pour avoir trahi la confiance de l’empereur par appât du gain, résuma-t-il, afin d’en venir au thème principal de son exposé. Dans sa descente, Dante le découvre au septième cercle de l’Enfer, celui réservé aux suicidés. De même que Judas l’Iscariote, il est mort pendu. Or Judas, Pietro Della Vigna et Ahithophel, l’ambitieux conseiller du roi Absalon, sont tous trois liés dans l’esprit de Dante par leur cupidité et par la punition qu’elle leur attira, la pendaison. Cupidité et pendaison sont un couple bien connu de la pensée antique et médiévale. Saint Jérôme, ainsi, écrit que le patronyme de Judas, Iscariote, signifie « argent » ou « prix », alors qu’Origène arme qu’il dérive de « par étouffement » en hébreu et que son nom doit donc se lire « Judas le Suffoqué ».

De son pupitre, le docteur Lecter jeta un coup d’œil à l’entrée du salon par-dessus ses lunettes de lecture.

— Ah, commendatore Pazzi! Bienvenue. Puisque vous êtes si près de la porte, auriez-vous l’obligeance d’éteindre les lumières ? Vous allez être intéressé, commendatore, car il se trouve déjà deux Pazzi dans L’Enfer de Dante… — Les doctes professeurs se laissèrent aller à quelques gloussements sans joie. — Nous avons en effet Camicion de’ Pazzi, qui assassina un de ses parents et qui attendait d’être rejoint par un autre Pazzi… Non, pas vous, commendatore, mais Carlin, lequel devait être placé encore plus bas dans le Royaume du châtiment pour sa malhonnêteté et sa trahison des Guelfes blancs, le parti de Dante lui-même.

Une petite chauve-souris qui s’était engouffrée par une fenêtre ouverte décrivit plusieurs cercles affolés au-dessus des têtes chenues des professeurs. Typique des nuits toscanes, son intrusion resta ignorée par toute l’assemblée.

— Cupidité et pendaison, disais-je… — Le docteur Lecter avait repris sa voix de conférencier. — Associées l’une à l’autre depuis l’Antiquité, c’est ainsi qu’elles apparaissent dans maints exemples artistiques.

Il prit en main le déclencheur électrique et le projecteur s’anima, commençant à envoyer une succession rapide d’images sur le drap tendu au mur.

— Voici la première représentation connue de la Crucifixion, gravée sur une boîte en ivoire qui remonte à la Gaule du Ve siècle. Vous y voyez également la mort par pendaison de Judas, dont le visage est levé vers la branche qui le soutient. Et ici encore, sur ce reliquaire milanais du IVe siècle, ou là, un diptyque en ivoire datant du IXe siècle, Judas est pendu et il continue à regarder vers le haut !

La chauve-souris voletait contre l’écran improvisé, à la recherche d’insectes.

— Sur ce panneau des portes de la cathédrale de Benevento, Judas est représenté avec les intestins jaillissant de son corps éventré, ainsi que saint Luc, le médecin, l’a décrit dans les Actes des Apôtres. Ici, il meurt assailli par les Harpies, avec au-dessus de lui la face de Caïn dans la lune, et là il est peint par votre cher Giotto, à nouveau avec les viscères pendants. Et enfin, dans cette édition de L’Infemo datée du XVe, voici le corps de Pietro Della Vigna pendu à un arbre sanguinolent. Je n’ai pas besoin de souligner l’évidente similitude avec Judas l’Iscariote.

» Mais dans son génie Dante se passait aisément de toute illustration : il est capable de faire parler Della Vigna voué aux Enfers avec le rythme heurté, les consonnes sifflantes péniblement prononcées, la voix étranglée de quelqu’un dont le cou serait encore pris dans la corde. Écoutez-le se décrire quand, avec d’autres damnés, il doit traîner sa propre dépouille pour la pendre à un buisson de ronces :