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En combien de temps le National Tattler parvenait-il en Italie ? C’était par cette gazette qu’il avait appris ses ennuis. Un numéro avait été retrouvé au palais Capponi. Est-ce que la feuille à scandale avait un site Web ? Mais en admettant que le docteur Lecter ait eu un ordinateur en Italie, il aurait pu également lire le compte rendu de la fusillade sur le site public du FBI. Que pourrait révéler un portable utilisé par Lecter ?

Aucun appareil informatique n’était indiqué dans la liste des affaires personnelles saisies par la police italienne à Florence. Et pourtant, elle se souvenait d’avoir vu quelque chose. Elle ressortit les photos de la bibliothèque où il avait travaillé à Florence. Là, c’était le magnifique bureau sur lequel il lui avait écrit sa lettre. Et dessus, il y avait bien un ordinateur portable. Un Philips. Sur les images suivantes, il avait disparu.

Armée de son petit dictionnaire, elle peina à préparer une télécopie à l’intention de la Questura de Florence

Fra le cose personali del dottor Lecter, c’è un computer portàbile ?

Et ainsi, à petits pas, Clarice Starling commença à poursuivre Hannibal Lecter dans le labyrinthe de ses goûts. A petits pas, mais avec plus d’assurance dans sa démarche qu’elle n’était tout à fait en droit d’en éprouver.

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Cordell, l’assistant de Mason Verger, reconnut immédiatement l’écriture sur l’enveloppe à en-tête de l’hôtel Excelsior, Florence, Italie. Elle ressemblait en tout point à l’échantillon qu’il gardait dans un cadre sur son bureau.

A l’instar d’un nombre grandissant d’Américains fortunés à l’ère de l’Unabomber et de ses lettres piégées, Verger disposait d’un écran de contrôle fluorescent similaire à ceux dont les bureaux de poste US sont équipés.

Après avoir enfilé des gants, Cordell entreprit l’examen. Les rayons ne détectèrent ni fils, ni batteries. Conformément aux instructions très précises de Mason, il photocopia la lettre et l’enveloppe en manipulant l’original avec des pincettes, puis changea de gants avant de prendre la copie et de l’apporter à son employeur.

La missive était rédigée dans la ronde inimitable du docteur Lecter

Cher Mason,

Je vous remercie d’avoir placé une prime aussi énorme sur ma tête. Je serais ravi que vous l’augmentiez encore : en matière de dispositif de première alerte, c’est encore mieux qu’un radar. De telles sommes poussent les représentants de la loi de tous les pays à oublier leur devoir et à s’agiter derrière moi pour leur propre compte, avec les résultats que vous savez.

En fait, je vous écrivais surtout pour vous rafraîchir la mémoire sur un sujet qui doit vous être cher: votre ancien nez.

Dans l’interview si touchante que vous avez accordée l’autre jour au Ladies’ Home Journal, votre contribution à la lutte contre la drogue, vous soutenez que vous avez donné, en même temps que le reste de votre visage, cet appendice en pâture à Skippy et Spot, les deux clébards qui frétillaient à vos pieds. Inexact : vous l’avez mangé vous-même, en guise d’en-cas. A en juger par le bruit que vous avez alors produit en le mastiquant, j’oserais avancer qu’il devait avoir la consistance croustillante du gésier, et d’ailleurs, vous vous êtes exclamé à ce moment-là : « Ça a exactement le goût du poulet ! » Pour ma part, j’ai déjà entendu ce son dans des bistros parisiens, lorsqu’un convive français attaque une salade de gésiers confits.

Vous ne vous en souvenez pas, Mason ?

A propos de poulet, vous m’avez raconté au cours de votre thérapie qu’au temps où vous pervertissiez les enfants défavorisés durant vos camps d’été, vous avez découvert que le contact du chocolat vous donnait des irritations à l’urètre. Vous avez oublié ce détail aussi, n’est-ce pas ?

Ne croyez-vous pas probable que vous m’ayez alors fait toutes sortes de confidences que vous ne vous rappelez plus ?

Il y a une similitude frappante entre Jézabel et vous, Mason. Fervent lecteur de la Bible que vous êtes, vous savez bien sûr qu’elle eut la face puis le reste du corps dévorés par les chiens après que les eunuques l’eurent jetée par la fenêtre.

Vos gens auraient très bien pu m’assassiner en pleine rue. Mais vous me vouliez vivant, exact ? Au parfum que dégageaient vos sbires, il est facile de deviner quelle petite sauterie vous me réserviez. Ah, Mason, Mason… Puisque vous semblez tant tenir à me voir, laissez-moi vous offrir une promesse réconfortante. Et vous savez que je tiens toujours parole.

Donc : avant que vous ne mouriez, vous me verrez en face de vous.

Sincères salutations,

Dr Hannibal Lecter.

P-S. : Je me demande seulement si vous vivrez assez longtemps pour cela, Mason. C’est inquiétant. Vous devez absolument éviter les nouvelles formes de pneumonie qui se développent en ce moment. Prostré comme vous l’êtes — et comme vous allez le rester -, vous êtes un sujet à risque. Je recommanderais une vaccination immédiate, complétée d’une immunisation contre les hépatites A et B. Je n’ai pas du tout envie de vous perdre prématurément.

Mason Verger paraissait quelque peu suffoqué à la fin de sa lecture. Il attendit, attendit, et, quand il s’en sentit capable, il parla à Cordell, sans que celui-ci distingue un seul mot.

En se penchant sur le malade, l’assistant-infirmier fut récompensé par une salve de postillons lorsque Verger répéta son ordre :

— Trouvez-moi Paul Krendler au téléphone. Et appelez aussi le maître-porc.

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L’assistant de l’inspecteur général de la Justice américaine, Paul Krendler, arriva à Muskrat Farm à bord de l’hélicoptère qui livrait quotidiennement la presse étrangère à Mason Verger.

Si la présence inquiétante de cet homme et l’antre obscur habité par sa respiration mécanique et sa murène sans cesse en mouvement avaient déjà de quoi le mettre mal à l’aise, Krendler dut aussi supporter ad nauseam la vidéo de la mort de Pazzi.

A sept reprises, d’affilée, il lui fallut regarder la famille Viggert en contemplation devant le David de Michel-Ange, puis le policier plonger dans le vide et ses entrailles jaillir de son ventre. A la septième fois, il s’attendait presque à voir David perdre les siennes aussi.

Enfin, la vive lumière de la réception s’alluma au seuil de la chambre de Mason. La chaleur du spot faisait déjà luire le crâne de Krendler sous sa maigre chevelure coupée en brosse.

Comme il était un Verger, et donc un expert hors pair en tours de cochon, Mason aborda directement ce que son visiteur attendait de lui. Avec un débit haché par le poumon artificiel, il commença dans l’obscurité totale qui entourait son lit :

— Je n’ai pas besoin d’entendre… tout un boniment… Combien d’argent il faut?

Krendler aurait voulu s’entretenir en tête à tête avec Mason, mais ils n’étaient pas seuls dans la pièce : une silhouette aux larges épaules, terriblement musclée, se découpait en noir sur les lueurs verdâtres de l’aquarium. La perspective de mener une telle conversation devant un garde du corps le rendait nerveux.

— J’aurais préféré que, euh, nous ne soyons que tous les deux. Ça vous dérangerait de demander à ce monsieur de sortir ?

— C’est ma sœur, Margot. Elle peut rester.

Elle sortit de l’ombre. Les jambes de sa culotte de cycliste bruissaient à chaque pas.

— Oh, je suis désolé! bredouilla Krendler, à moitié levé de sa chaise.