Выбрать главу

Il frappa deux fois à la porte, comme à son habitude, avant d’entrer dans la chambre. Tout était noir ici, à part l’aquarium scintillant où la murène, reconnaissant sa présence, sortait déjà de son antre, pleine d’espoir.

— Mr Verger?

Mason tarda un moment à se réveiller.

— Il fallait que je vous parle de quelque chose, Mr Verger. Je vais devoir opérer un versement supplémentaire à la personne de Baltimore que vous savez, cette semaine. Il n’y a rien de dramatique mais ce serait plus prudent, je crois. Ce petit Noir, Franklin, vous vous rappelez ? Il a avalé de la mort-aux-rats ; il y a quelques jours encore il était dans une situation « critique ». Il a raconté à sa mère adoptive que c’est vous qui lui avez donné l’idée d’empoisonner son chat pour empêcher que la police ne l’emporte et ne le torture. En fait, il a donné l’animal à un voisin et il a pris le poison, lui.

— Absurde ! lança Mason. Je n’ai rien à voir avec ça.

— Bien sûr que c’est absurde, Mr Verger.

— Qui fait des histoires ? La femme qui vous procure les gosses ?

— C’est elle qu’il faut payer, en effet, et tout de suite.

— Vous n’avez pas touché à ce petit salaud, j’espère ? Ils n’ont rien trouvé de suspect à l’hôpital, au moins ? Je le saurai, Cordell, vous comprenez ?

— Moi, sous votre toit? Non, Mr Verger, jamais. Je vous le jure. Vous me connaissez, je ne suis pas irresponsable, je tiens à mon travail.

— Où il est, Franklin ?

— Au Maryland-Misericordia. Quand il en sortira, il va être placé en foyer. Vous savez que sa mère adoptive a été rayée des listes pour avoir fumé de l’herbe. C’est elle qui fait du raffut à votre sujet. Nous allons peut-être devoir négocier avec elle.

— Une négresse toxico ! Ça devrait pas être un gros problème.

— Elle ne connaît personne à qui aller raconter son histoire, mais je crois qu’il faut la prendre avec prudence. Avec des pincettes, même. Notre interlocutrice des services sociaux voudrait qu’elle se taise.

— Bon, je vais y réfléchir. En attendant, allez-y, payez la nana des services sociaux.

— Mille dollars ?

— Peu importe. Qu’elle comprenne seulement que c’est tout ce qu’elle aura, entendu ?

Étendue sur le canapé dans l’obscurité, les joues striées de larmes séchées, Margot Verger avait suivi toute la conversation. Auparavant, elle avait encore tenté de raisonner son frère, mais il s’était assoupi pendant qu’elle lui parlait. Il croyait qu’elle était partie, c’était évident.

Elle ouvrit la bouche pour prendre une courte bouffée d’air, en essayant de faire concorder sa respiration avec les chuchotements du poumon artificiel. Un rai de lumière grise passa dans la chambre lorsque Cordell ouvrit la porte. Margot se tassa sur les coussins.

Elle attendit une vingtaine de minutes, le temps que la pompe à oxygène reprenne le rythme d’une personne endormie. La murène la vit se faufiler hors de la pièce, mais non Mason.

61

Margot Verger et Barney passaient de plus en plus de temps ensemble, pas tant pour bavarder que pour regarder la télévision dans la salle de jeux : matchs de football, les Simpson, parfois des concerts sur la chaîne culturelle. Ils suivaient aussi le feuilleton Moi, Claude et, quand le service de Barney l’obligeait à manquer certains épisodes, ils commandaient les cassettes vidéo.

Margot aimait bien Barney. Avec lui, elle se sentait partie prenante d’une camaraderie masculine, un « pote » parmi les autres. Il était le seul être de sa connaissance à se montrer aussi détendu, aussi simple. Et puis, il était loin d’être bête et il avait un côté planant, hors de ce monde, qui lui plaisait aussi.

Elle disposait d’une bonne culture générale et d’une solide formation en sciences de l’informatique. Barney, lui, était un autodidacte dont les considérations allaient de l’extrême puérilité à la plus grande pénétration. L’éducation de Margot était une vaste plaine ouverte, dominée par la raison, où il pouvait prendre pied. Mais cette plaine s’étendait à la surface de son esprit, de même que la terre, dans l’idée de ceux qui la croyaient plate, reposait sur la carapace d’une tortue.

Elle lui fit payer sa boutade sur sa condition féminine qui l’aurait obligée à s’accroupir pour uriner. Elle était convaincue d’avoir de meilleures jambes que lui et le temps lui donna raison. En feignant des difficultés aux haltères, elle l’entraîna dans un pari au banc de musculation des jambes et regagna ses cent dollars. Plus encore, elle profita de l’avantage que lui conférait son moindre poids pour le battre à la barre fixe avec des tractions d’un seul bras, mais seulement du droit, car le gauche restait affaibli par les séquelles d’une blessure survenue pendant une bagarre avec Mason quand ils étaient adolescents.

Tard le soir, après la fin du tour de garde de Barney auprès de l’invalide, il leur arrivait de s’entraîner ensemble. Alors, ils se lançaient des défis muets, s’absorbaient dans l’effort, et le silence de la salle de musculation n’était troublé que par leur respiration et le bruit des machines. Parfois, ils n’échangeaient qu’un rapide bonsoir tandis qu’elle rangeait son sac de gym et s’en allait vers les appartements à l’étage, une partie de la vaste demeure où le personnel n’était pas admis.

Cette nuit-là, elle entra dans le gymnase tout de skai noir et de chrome avec des larmes dans les yeux. Elle arrivait directement de la chambre de Mason.

— Oh, hé! fit Barney. Ça ne va pas?

— Des histoires de famille à la con, qu’est-ce que je peux te dire ? Si, ça va.

Et elle se mit à forcer, forcer. Trop de poids, trop d’arrachés.

A un moment, Barney s’approcha d’elle et lui retira une barre d’haltères en secouant la tête.

— Tu vas finir par te déchirer un muscle.

Elle s’exténuait encore sur un vélo d’exercice quand il décida qu’il avait eu son compte. Debout dans une des cabines de douche du gymnase, il laissa l’eau brûlante emporter avec elle le stress d’une longue journée. Elle était à multijets, au plafond et sur les parois. Barney aimait focaliser la pression sur deux pommeaux, dont les jets fouettaient son corps.

Bientôt, la condensation fut si dense autour de lui qu’il oublia tout, à part le picotement de l’eau sur son crâne. Il trouvait que la douche était un endroit propice à la réflexion, avec ses nuées de vapeur… Les Nuées. Aristophane. Le docteur Lecter lui expliquant la scène où le lézard pisse sur Socrate. Une idée lui traversa soudain la tête : s’il n’avait pas été forgé sur l’enclume impitoyable de la logique lectérienne, il aurait sans doute été intimidé par des gens comme Doemling.

Lorsqu’il entendit quelqu’un ouvrir un autre robinet, il n’y prêta guère attention et continua à se frotter énergiquement le torse. Les autres employés de Verger utilisaient également la salle de musculation, mais surtout tôt le matin ou en fin d’après-midi. Selon les conventions qui régissent les relations entre hommes, il est malvenu de s’intéresser à un autre utilisateur dans une douche collective et pourtant Barney se demanda de qui il pouvait s’agir. Il souhaitait que ce ne soit pas Cordell, dont la seule vue lui donnait la nausée. A une heure aussi tardive, qui était-ce, alors ? Il pivota pour présenter sa nuque au jet. Dans les nuées de vapeur, le corps de son voisin lui apparut par fragments, comme une fresque sur un mur rongé par le temps. Une épaule musclée, puis une jambe, puis une main fine frictionnant un cou d’athlète, des ongles couleur corail… C’était la main de Margot. Et c’était la jambe de Margot que terminaient ces ongles de pied laqués.