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— Tu as réponse à tout, dit Tournemine en posant affectueusement sa main sur l’épaule du jeune homme. Je verrai Madalen. Sais-tu où je peux la trouver à cette heure ?

— Dans la lingerie, sans doute. En dehors de l’église où elle va chaque matin entendre la messe et des repas qu’elle prend à la cuisine avec nous, elle y passe le plus clair de la journée. Il y a toujours beaucoup de travail car Fanchon est très exigeante pour le linge de madame.

Gilles fronça les sourcils. Il n’aimait pas beaucoup cela et si Fanchon, s’appuyant peut-être sur leurs relations récentes, y puisait l’autorisation de tout régenter dans la maison, elle n’allait pas tarder à déchanter. Lui-même avait commis une erreur en se laissant aller au plaisir facile qu’elle représentait et il était plus que temps de remettre, une bonne fois pour toutes, la jeune personne à sa place.

— Je vais voir Madalen de ce pas, confia-t-il à Pierre, un peu honteux de cacher sous le prétexte d’un service le désir ardent qu’il avait d’approcher la jeune fille.

Et sans écouter la réponse du jeune homme, il tourna les talons et fila vers la maison.

La lingerie, ainsi que le lui apprit une petite servante noire qui transportait un pot de chocolat fumant, se trouvait au second étage, sous l’une des pentes du toit. Elle y recevait le jour par une lucarne sous laquelle Madalen était assise, un petit tambour à broder entre les doigts.

Le tableau qu’elle offrait était si joli, lorsque Gilles ouvrit la porte de la petite pièce, qu’il s’accorda le plaisir de la contempler un instant, depuis le seuil. Vêtue d’une ample robe de toile azurée dont le décolleté assez bas s’habillait d’une pudique guimpe de mousseline assortie à ses manchettes, un petit bonnet de même tissu perché sur la masse soyeuse de ses cheveux couleur d’or pâle, la jeune fille travaillait avec application, penchant sur son ouvrage un délicieux profil encore enfantin et les longues paupières douces dont Gilles savait bien quels magnifiques yeux bleu sombre, presque violets, elles abritaient. Elle mettait tant d’ardeur à sa broderie qu’un petit bout de langue rose apparaissait. Un frais parfum de linge blanchi sur le pré et de sachets d’herbes qui, dans les armoires ouvertes, reposaient entre les piles de draps emplissait la pièce et semblait émaner de Madalen elle-même.

La porte s’était ouverte sans bruit et n’avait pas dérangé la jeune fille, mais quand Gilles se décida à pénétrer dans la lingerie elle tressaillit, comme un dormeur que l’on éveille, tourna la tête vers lui et, reconnaissant le visiteur, rougit brusquement. Elle voulut se lever mais la surprise l’avait rendue maladroite et le tambour à broder échappa de ses mains.

— Bonjour, Madalen, dit Gilles en se penchant pour ramasser le fragile ustensile qu’il rendit à sa propriétaire. Je crains bien de vous avoir effrayée. Pardonnez-moi, j’aurais dû frapper.

— Oh ! je n’ai pas eu peur du tout, sourit-elle en chassant les petits brins de soie qui s’attachaient à son tablier blanc. Simplement, je crois que je rêvais. J’ai été surprise. Auriez-vous besoin de moi, monsieur le chevalier ? Me voici à vos ordres.

« Je voudrais tant être aux siens ! » songea Gilles ému par la douceur de cette voix fraîche et qui, oubliant momentanément la raison de sa présence, s’emplissait les yeux de l’adorable image qu’elle offrait. « Que ne donnerais-je pas pour la tenir un instant dans mes bras, baiser cette jolie bouche, ces beaux yeux de biche inquiète ? Je voudrais pouvoir l’adorer à genoux et il faut que je lui demande si elle veut entrer dans le lit d’un clerc de notaire. Quelle absurdité ! »

S’apercevant qu’elle attendait une réponse et le regardait avec surprise, il lui sourit.

— Je n’aurai jamais d’ordres à vous donner, Madalen, et, si je suis venu jusqu’à vous, c’est pour vous poser une question. Mais d’abord asseyez-vous. Je voudrais que nous parlions un peu vous et moi…

— Parler avec moi qui ne suis qu’une paysanne ignorante ? Mais de quoi, grand Dieu ?

— De quelque chose de très important. De vous, par exemple.

— De moi ? Mais…

Il sentit qu’elle allait s’affoler, lui prit la main et l’obligea doucement à se rasseoir. Puis, lâchant cette main qu’il aurait bien voulu garder entre les siennes, il alla se percher une jambe passée sur le coin de la table à repasser.

— N’ayez pas peur. Je ne vous veux aucun mal, bien au contraire, et, avant d’en venir à ce qui m’amène, je tiens à ce que vous sachiez que je ne souhaite rien d’autre que votre bonheur.

Loin de la rassurer, ce préambule parut, au contraire, l’inquiéter davantage.

— Mon bonheur ? Mais je suis heureuse ici…

— Vous voulez dire que vous aimez l’Amérique ?

— Je crois que oui. C’est un beau pays et les gens me paraissent aimables. Et puis tous ces Noirs sont si serviables, si doux…

— C’est vrai. Pourtant, ils ne sont rien que des esclaves. Ainsi vous aimez l’Amérique… et les Américains ?

— Mais… oui. Pourquoi me demander tout cela, monsieur le chevalier ?

— Cessez de m’appeler ainsi. Les titres de noblesse ne signifient rien en Amérique. Dites comme votre frère : Monsieur Gilles, coupa le jeune homme nerveusement.

— Oh ! je n’oserais jamais ! s’exclama la jeune fille.

Mais elle était devenue toute rose et ses yeux brillaient comme des étoiles. Sa beauté serra le cœur de Gilles qui décida de brusquer les choses. S’il continuait à se perdre dans les circonlocutions, il ne pourrait bientôt plus résister à cette folle envie qui lui prenait de l’embrasser et la vie deviendrait impossible.

— Madalen, dit-il brusquement, que pensez-vous de Ned Billing ?

Les étoiles bleues s’éteignirent. Madalen baissa la tête, reprit machinalement son ouvrage comme si elle souhaitait que l’entretien en restât là mais elle ne pouvait se dispenser de répondre.

— Pourquoi me le demander ? fit-elle, les yeux sur son ouvrage.

— Parce qu’il désire vous épouser. Que faut-il lui répondre ?

Les yeux couleur de nuit d’été se relevèrent soudain, pleins d’une stupeur mêlée d’horreur.

— Et c’est vous qui vous êtes chargé de me poser la question ?

Gilles n’osa pas analyser ce qu’il pouvait y avoir de colère et d’indignation dans la voix de la jeune fille, de peur sans doute d’y trouver, pour lui-même, un espoir trop caressant.

— Pourquoi non ? dit-il doucement. D’après votre frère, vous ne sauriez vous passer de ma permission. J’ai voulu simplifier les choses afin que vous sachiez à quoi vous en tenir et ne consulter, en cette affaire, que vous-même.

— Ce qui veut dire que tout le monde serait d’accord si j’acceptais : vous-même, Pierre et ma mère ?

— Exactement… mais à la seule condition que vous désiriez vous-même ce mariage. Ce que j’ai voulu vous faire entendre, Madalen, c’est que vous êtes libre, entièrement libre de disposer de votre vie comme vous le désirez. Rien ne vous oblige à suivre le destin des miens. À présent, répondez-moi. Voulez-vous épouser Ned Billing ?

Il espérait de tout son cœur, de toutes ses forces, que la tête blonde allait s’agiter négativement, que la belle enfant allait redire, comme elle l’avait fait tout à l’heure, qu’elle était parfaitement heureuse comme elle était et n’avait aucune envie de changer son sort pour celui de Mrs. Ned Billing. Mais, détournant les yeux, Madalen recommença à dessiner, de son aiguille, une branche de pommier en soie blanche.

— Je vous remercie de vous être ainsi chargé de mon bonheur, monsieur le chevalier, mais vous comprendrez aisément que je ne puisse répondre aussi rapidement. Je réfléchirai…