— Longtemps ? ne put-il s’empêcher de lui demander car il envisageait déjà avec horreur une suite de jours incertains.
— Je ne sais pas. Ce mariage représente un grand changement d’habitudes mais je crois que Mrs. Hunter m’aime bien. Elle m’aiderait sûrement. Et puis, il faut que je revoie Ned. Jusqu’à présent je ne l’avais jamais regardé comme un époux possible…
Elle parlait, elle parlait à présent et Gilles ne savait comment arrêter ce flot de paroles en forme de projets qui lui griffait le cœur. Il prit le parti de fuir. Se dirigeant vers la porte, il dit seulement :
— C’est à vous de peser le pour et le contre, Madalen. Mais… ne faites pas trop attendre votre réponse à ce pauvre garçon. Ce serait cruel. Songez qu’il vous aime… ajouta-t-il pensant surtout à lui-même.
En dépit de sa résolution, il n’arrivait pas à franchir cette sacrée porte, à s’éloigner d’une présence qui lui était si douce et, au lieu de sortir, il fit quelques pas dans la pièce regardant le contenu des grandes armoires de bois fruitier, les paniers où attendait le linge fraîchement lavé, le fourneau sur lequel reposaient les fers à repasser… C’était le moment ou jamais d’essayer de résoudre le problème qui lui tenait le plus à cœur avec son impossible amour. Tirant de sa poche le petit fragment de dentelle trouvé dans le parc, il revint vers Madalen qui le suivait des yeux.
— Tout le linge de la maison vous passe entre les mains, n’est-ce pas ? demanda-t-il retrouvant le ton impersonnel qui recreusait entre eux la distance.
— Tout le linge personnel, en effet, monsieur Gilles, répondit-elle en rougissant car la réponse impliquait son linge à lui aussi bien que celui de sa femme.
— En ce cas, sauriez-vous dire d’où vient ce morceau de dentelle ? reprit-il en lui mettant dans la main le fragile vestige qu’elle ne regarda qu’à peine d’ailleurs.
— Oh ! oui, je peux le dire ! s’écria-t-elle. Il provient de l’un des jupons de madame. J’en étais assez en peine lorsque après le lavage je me suis aperçue qu’il manquait car, bien qu’il ne soit pas grand, il l’est tout de même trop pour permettre une réparation convenable. À présent, je vais pouvoir réparer. Voyez plutôt.
Elle alla prendre, dans l’une des armoires, un volumineux jupon de batiste fine ornée de trois volants de dentelle et montra à Gilles l’accroc qui déparait le volant inférieur.
— Regardez ! ajouta-t-elle en rapprochant le morceau de dentelle de la déchirure, c’est bien cela, n’est-ce pas ?
— En effet, c’est bien cela.
— Puis-je demander où vous l’avez trouvé ? Madame est très difficile pour son linge et je crains qu’elle ou Fanchon ne remarquent la réparation.
— Je l’ai trouvé dans le parc. Madame avait dû s’accrocher à un buisson, répondit-il distraitement, tout son esprit occupé par l’horreur de ce que signifiait cet innocent fragment de fanfreluche mais la réflexion qui vint à Madalen le ramena sur terre.
— Dans le parc ? Je ne me souviens pas d’avoir jamais vu madame s’y promener, à pied tout au moins, car elle monte volontiers à cheval ou bien sort en voiture.
— Eh bien, il faut croire qu’elle s’y est promenée au moins une fois. Ce bout de dentelle ne s’y est pas retrouvé par l’opération du Saint-Esprit.
— Mais où l’a-t-on trouvé exactement ?
— Cela a-t-il vraiment beaucoup d’importance ? Oubliez-le, Madalen… et songez seulement à donner prompte réponse à ceux qui attendent de vous une décision.
Il sortit sans regarder en arrière, descendit aux écuries et y chercha Pongo dont il savait bien qu’il ne s’en éloignait jamais beaucoup.
— Selle-moi Merlin et prends un cheval pour toi, ordonna-t-il. J’en ai assez de piétiner dans cette maison. Allons galoper un peu dans la campagne. Ah ! Et puis, en rentrant, tu transporteras tes affaires dans la maison. Il y a près de ma chambre un petit cabinet où tu seras très bien…
— Mais madame a dit…
Il s’approcha de l’Indien au point de se trouver nez à nez avec lui.
— Écoute-moi bien, Pongo ! Je ne veux plus entendre parler de ce qui plaît ou déplaît à ma femme. Je suis le maître ici et elle est la première à me devoir obéissance. Il n’y a aucune raison pour que je change quoi que ce soit à mes habitudes pour lui plaire.
Pongo eut un sourire sceptique qui découvrit ses grandes dents de lapin.
— Langage bizarre pour jeune mari amoureux… dit-il.
— Amoureux ? J’ai aimé Judith, en effet, mais, à présent, je crois bien qu’il ne reste rien de cet amour. À moins, comme dit le poète, que l’amour et la haine ne soient même chose ! Va chercher Merlin.
Pongo obéit avec enthousiasme. Quelques minutes plus tard, tous deux galopaient à travers le parc, se dirigeant vers le bac qui leur ferait franchir la rivière de Harlem.
Dans la lingerie, sous le toit de la maison, Madalen pleurait toutes les larmes de son corps…
Ce soir-là, après une longue chevauchée à travers le Bronx et les rives de l’East River, Gilles ne rentra chez lui que le temps d’échanger ses vêtements couverts de poussière contre une tenue plus élégante puis, remontant à cheval, il descendit en ville avec la ferme intention de noyer dans le rhum les problèmes que lui posait sa tribu de femmes. De même que tout à l’heure, il avait éprouvé le besoin irrésistible de se retrouver botte à botte avec son fidèle Pongo à travers la campagne américaine, il avait envie, ce soir, d’une compagnie exclusivement masculine. Au diable, pour quelques heures, les femmes, leurs détours, leurs mièvreries, leur rouerie et leurs humeurs étranges…
Les hommes, il savait, par Tim, où les trouver. Il avait le choix entre le Coffee House d’Oswego Market et la Fraunces Tavern qui se trouvait à l’angle du quai et de Broad Street et qui était devenue en peu de temps le point de ralliement préféré des notabilités new-yorkaises. Il y avait bien aussi le Kennedy’s mais comme on y dansait, les femmes s’y montraient aussi nombreuses que les hommes.
Tournemine opta pour la Taverne pour plusieurs raisons. D’abord parce que Tim Thocker, selon ce qu’il lui avait confié, ne manquait jamais d’y aller manger un ou deux homards grillés entre deux voyages en pays indien et d’y vider quelques pots de Vieux Martinique, le meilleur selon lui que l’on pût trouver à New York. Ensuite parce que, servant plus ou moins de bourse maritime, la Taverne était l’endroit où arrivaient le plus directement les nouvelles, enfin parce que, s’il était décidé à prendre une de ces cuites qui font date dans la mémoire d’un homme de bien, Gilles entendait s’abreuver avec élégance, au milieu de gens de bonne compagnie et non s’encanailler dans un bouge du port ou dans un cabaret de trappeurs parfumé à l’odeur des tanneries voisines.
Tout récemment Fraunces Tavern était entrée dans l’Histoire quand, en 1783, après le départ du corps expéditionnaire de Rochambeau et de la flotte de l’amiral de Grasse, George Washington et De Witt Clinton y avaient organisé le banquet de la victoire et célébré, du même coup, les adieux du général virginien à son armée. On parlerait encore longtemps, à la veillée, du fabuleux menu, et plus encore du nombre impressionnant de bouteilles qu’avait servies Samuel Fraunces, alias « Black Sam », un Noir antillais d’allégeance française, ainsi que l’indiquait son nom, impressionnant personnage pour lequel Washington professait une sorte de respect1.
Il y avait un quart de siècle environ, en 1762, que Sam le Français avait racheté la jolie maison de brique de style géorgien qu’avait bâtie quelque quarante années plus tôt le huguenot français Hugues de Lancey pour y installer ses fourneaux et l’espèce de génie qu’il savait déployer dès qu’il s’agissait de réunir des hommes autour d’une table.