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Tandis qu’il remontait l’allée centrale au trot de son cheval, Gilles gardait les yeux fixés sur cette faible lumière qui, là-haut, éclairait le sommeil de sa femme. Car elle était sa femme pour l’éternité cette créature dont il était à peu près certain, à présent, qu’elle avait tué Rozenn…

Qu’allait-il en faire ? S’il n’avait écouté que son chagrin et son dégoût, il l’eût étranglée, mais il y avait en lui une voix secrète, faible, bien sûr, mais impérieuse, une voix qui disait qu’il n’avait pas le droit de faire justice lui-même et que, peut-être, au fond de ce désir ardent de venger sa vieille nourrice, se trouvait celui de retrouver sa liberté. Et, libre, il savait parfaitement bien qu’il n’eût toléré aucun Ned Billing entre lui et Madalen.

Alors ? Parce qu’un jour, dans l’église Saint-Louis de Versailles, il avait juré à cette femme amour, appui, protection contre tout ce qui pouvait la menacer, il laisserait à Dieu le soin de la justice ? Bien sûr, Judith allait le suivre dans une aventure qui pouvait être dangereuse et il faudrait bien qu’elle en prît sa part, mais le châtiment serait-il suffisant ?… En vérité, mieux valait peut-être laisser Dieu décider… momentanément tout au moins…

Fort de cette résolution, il repoussa loin de lui l’image de sa femme et les ombres trop noires qu’il lui découvrait. Il repoussa de même celle, trop captivante, de la blonde Madalen. Il fallait, dès à présent, commencer à essayer de n’y plus penser et d’ailleurs qui pouvait dire si, devenue Mrs. Ned Billing, elle ne perdrait pas, à ses yeux, un peu de son charme. Elle ne serait plus la petite fille un peu mystérieuse, la fée dont la lumière éclairait si doucement la petite maison de La Hunaudaye. Elle deviendrait une bourgeoise new-yorkaise qu’il serait peut-être facile d’oublier, de repousser dans un coin obscur de son cœur où quelque chose de neuf et d’exaltant était en train de se faire une place : un grand domaine qui portait le beau nom de « Haute-Savane ».

Cette terre au cœur d’une île enchantée, gardée par un dragon féroce nommé Simon Legros, comme une Andromède enchaînée à son rocher, Tournemine découvrait qu’il la désirait comme si elle eût été femme. Oui, il l’aimait déjà, ce domaine où l’herbe bleue poussait entre le bleu de la mer et le bleu du ciel car, à travers elle, se rejoignaient l’antique passion de la terre qui habitait tout Breton de bonne race et le goût de l’aventure qui en habitait les trois quarts. Aussi, après avoir sommairement renseigné Pongo sur la nouvelle direction que venait de prendre leur destin commun, Gilles s’endormit-il d’un sommeil peuplé de rêves d’où, pour une fois, les femmes étaient totalement absentes.

Il les retrouva au matin quand, descendant pour prendre son petit déjeuner avant d’aller rejoindre Ferronnet chez le notaire, il croisa, dans la galerie, Mrs. Hunter qui sortait de la chambre de Judith en compagnie de Madalen. Entre elles deux, les femmes portaient une grande corbeille pleine de linge sale.

Ignorant le retour de la housekeeper de Mount Morris, Tournemine la salua courtoisement, s’enquit de la santé de sa sœur, de celle du nouveau-né puis l’informa de sa décision de quitter New York avant la fin du mois et de ne pas reconduire la location de la propriété au-delà de cette fin. L’aimable femme parut déçue.

— Quoi ? Si tôt ? Nous espérions, mon mari et moi, que M. le chevalier prendrait goût à cette belle maison et s’y installerait définitivement. Madame semble s’y plaire tellement…

— Il n’a jamais été question, Mrs. Hunter, que nous restions à New York et j’avais été, je crois, très net sur ce point : il s’agissait d’une location temporaire. Quant à ma femme, j’espère qu’elle se plaira tout autant là où je l’emmène. Je viens d’acheter une plantation dans l’île de Saint-Domingue. À propos, puisque vous sortez de chez elle, vous me direz peut-être comment elle se porte, ce matin ?

— Oh ! il lui faut encore un peu de repos, bien sûr, mais je crois qu’étant donné ce qu’elle a subi hier, pauvre agneau, elle se porte aussi bien qu’il est possible. La nuit a été bonne.

— Parfait. Voulez-vous la saluer pour moi et lui dire que j’aurai l’honneur de lui rendre visite à mon retour ? Je descends en ville où j’ai rendez-vous.

Et, se refusant la joie de regarder Madalen dont les grands yeux doux, pleins de tristesse, le suivirent longtemps, il descendit l’escalier et alla rejoindre Pongo qui l’attendait dans la salle à manger.

Deux heures plus tard, les contrats qui lui assuraient la propriété absolue de la plantation dénommée « Haute-Savane » étaient signés par-devant maître Edwards, notaire, en son étude de Wall Street et les deux propriétaires, l’ancien et le nouveau, flanqués du capitaine Malavoine et de Tim Thocker qui avaient servi de témoins, fêtaient leur accord autour d’un dernier pot vidé chez Black Sam puis, au seuil de la taverne, se serraient la main et se séparaient sans espoir de se revoir jamais. Le gentilhomme de Saint-Domingue gagna le port où il comptait embarquer sur un navire nantais, le Comte de Noe commandé par le capitaine Raffin, à destination des côtes françaises.

Gilles, laissant Tim et Malavoine, qui s’étaient liés d’une vive amitié, achever la journée ensemble dans une taverne de trafiquants, reprit le chemin de Mount Morris. Il était temps pour lui de mettre au courant celle qui portait son nom. Mais, avant de rentrer, il entendait accomplir certain pèlerinage.

— Tu connais le chemin de la chapelle auprès de laquelle est enterrée ma vieille Rozenn ? demanda-t-il à Pongo qui avait repris tout naturellement ses fonctions d’escorteur habituel.

Oui, Pongo connaissait ce chemin, comme il connaissait d’ailleurs les collines de Harlem aussi parfaitement que s’il y était né et, bientôt, délaissant la grande route, les deux cavaliers s’engagèrent dans un petit chemin sablé qui s’enfonçait à travers un petit bois.

C’était le plus joli bois que Gilles eût jamais vu. Une paix profonde y régnait. Il descendait jusqu’à la rivière et se composait surtout d’aulnes et de bouleaux et aussi de saules aux approches de l’eau qui diffusait sur toutes choses une lumière argentée.

La chapelle s’élevait dans une vaste clairière que le soleil inondait. C’était une petite chapelle blanche, faite de planches de pins et surmontée d’un clocheton dans lequel pendait une cloche. Quelques tombes poussaient aux alentours, si fleuries qu’elles ressemblaient à autant de bouquets arrangés autour d’une croix et une extraordinaire impression de paix se dégageait de ce petit champ de repos perdu au cœur d’un monde en pleine gestation.

Comme ils allaient déboucher dans la clairière, Gilles vit qu’elle n’était pas déserte. Une robe de femme errait entre les tombes, une robe bleu pâle rayée de blanc qu’il croyait bien reconnaître ainsi que le bonnet de mousseline tuyautée qui mettait une auréole transparente autour d’une tête blonde. Sautant à terre, il lança la bride de Merlin à Pongo.

— Attends-moi ici ! lui dit-il en s’élançant vers la chapelle près de laquelle Madalen s’était arrêtée.

Gilles vit qu’elle tenait entre ses mains un petit bouquet de giroflées pourpres qu’elle déposa en s’agenouillant auprès d’une croix dont la blancheur disait la nouveauté. Pour ne pas troubler son recueillement, il s’avança très doucement sur l’herbe bien taillée et bien entretenue de la clairière.

Il resta là longtemps, debout, à quelques pas derrière la jeune fille, priant lui-même mais avec peut-être plus de distraction que s’il eût été seul car son regard revenait bien souvent à la gracieuse silhouette. Il ne voyait pas le visage de Madalen qu’elle avait caché dans ses mains pour mieux prier sans doute, mais, au bout d’un moment, il comprit, au léger mouvement de ses épaules courbées, qu’elle pleurait. Alors, n’y tenant plus, il s’approcha, posa sa main sur l’une de ces douces épaules qui tressaillirent à son contact.