— Pourquoi pleurez-vous, Madalen ? demanda-t-il doucement.
Toujours à genoux, elle releva vers lui un visage brillant de larmes. Dans le soleil, les yeux couleur de pensée sauvage étincelèrent comme des fleurs sous la rosée du matin.
— Je pleure parce qu’il faut que j’épouse Ned Billing et que je ne l’aime pas. Je suis venue demander à Rozenn de m’aider. Elle était bonne et je crois qu’elle m’aimait bien.
En dépit de la gravité du lieu, la joie soudaine qu’il éprouva arracha un sourire au jeune homme.
— Pourquoi, en ce cas, faudrait-il que vous épousiez ce garçon ? Avez-vous si mal compris mes paroles, hier ? Vous deviez consulter uniquement votre cœur et…
— Ce n’était pas cela ! s’écria-t-elle en se relevant brusquement. J’ai très bien compris que vous souhaitiez ce mariage, que vous vouliez vous débarrasser de moi avant de vous éloigner. Sinon pourquoi vous seriez-vous chargé de cette demande ? C’était à ma mère qu’il appartenait de me parler.
— Mais je le sais bien, Madalen. Si j’ai accepté… cette corvée, c’était uniquement pour aider Pierre qui ne s’en sentait pas le cœur. Pourquoi, mon Dieu, voudrais-je me débarrasser de vous ?
— Parce que vous savez bien que je vous aime et que vous ne voulez pas de moi auprès de votre femme !
Elle était hors d’elle et les mots, emportés par le chagrin et la colère, avaient jailli plus vite qu’elle ne l’aurait voulu, trop vite pour qu’elle pût les retenir. Leur écho la dégrisa, Gilles vit son regard s’affoler tandis qu’elle appuyait, avec horreur, ses deux mains sur sa bouche et reculait, s’éloignant de lui. Il la rejoignit en deux pas, saisit, presque de force, ses mains tremblantes entre les siennes et les y garda. Un bonheur, enivrant comme un vin trop fort, l’inondait. Le monde entier disparaissait autour de lui, le monde et tous ceux qui le peuplaient. Il n’y avait plus de réel, de vivant, que cette enfant qui venait de crier son amour, que ces deux grands yeux pleins de désolation, que ces douces lèvres roses qui tremblaient. Il sentait la jeune fille frissonner contre lui comme un jeune saule dans le vent.
— Madalen… murmura-t-il et sa voix était celle de l’extase. Madalen… mon amour… Vous m’aimez ?… C’est vrai ?…
— Rien n’a jamais été plus vrai… Je crois que je vous aimais avant de vous voir, à travers tout ce que grand-père disait de vous. Et puis vous êtes venu…
Elle parlait, elle aussi, d’une voix qui n’était pas la sienne et qui paraissait venir de très loin, infiniment douce et tendre et Gilles pensa que l’ange de l’Annonciation devait avoir eu cette voix pour apprendre à Marie qu’elle enfanterait d’un dieu. Quelque chose d’immatériel et de rayonnant, une sorte de cercle magique les entourait, lui et Madalen, les séparant de la réalité et les enfermant dans le monde merveilleux de l’amour.
— Si tu savais comme je t’aime moi aussi ! murmura Gilles les lèvres sur les doigts de la jeune fille. Depuis que je t’ai vue, là-bas, à La Hunaudaye, tu es devenue ma lumière, mon doux et torturant espoir. Oh ! non, je ne veux pas t’éloigner de moi. Au contraire, je voudrais t’avoir toujours auprès de moi, toute à moi…
Emporté par la passion, il la prit dans ses bras, se pencha sur elle. Son parfum était celui, discret et frais, d’une fleur de printemps, mais il monta à la tête de Gilles comme le plus brûlant aphrodisiaque. Avec une ardeur d’affamé, il s’empara de la bouche rose qui s’entrouvrait, montrant ses petites dents brillantes. Il la sentit fondre sous ses lèvres habiles, s’entrouvrir, s’abandonner tandis que se fermaient les soyeuses paupières ourlées de cils épais et s’enivra d’elle durant une longue minute. C’est alors que sa main, qui avait pris le menton de la jeune fille pour l’élever vers lui, glissa sans qu’il en eût réellement conscience.
Le résultat fut foudroyant. Avec un cri de colère, Madalen s’arracha de ses bras et, trébuchant sur les mottes d’herbe, s’éloigna de lui, cherchant refuge contre le mur de la chapelle.
— Non… Pas ça ! cria-t-elle d’une voix étranglée par les sanglots. Ce n’est pas vrai… Vous ne m’aimez pas ! Vous me désirez et c’est tout ! Ce… ce n’est pas ça l’amour ou, si c’est ça, je n’en veux pas !
Elle pleurait, à présent, montrant son visage ruisselant de larmes sous la masse soyeuse de ses cheveux défaits que son bonnet, en tombant, avait libérés. Ils roulaient sur ses épaules jusqu’à ce sein que Gilles avait osé caresser et sur lequel Madalen crispait sa main tremblante comme si elle eût voulu l’arracher. Interdit et désolé, Gilles regardait cette jeune furie sans plus oser l’approcher.
— Pardonne-moi, Madalen, je t’en supplie ! Pardonne-moi ! Ce n’est pas ma faute ! C’est celle de mon amour trop longtemps contenu. Je t’aime ! Je te jure que je t’aime…
— Ce n’est pas vrai ! Vous n’aimez que votre femme. Fanchon avait raison.
— Fanchon ? Que vient-elle faire ici ?
— Bien plus que vous ne croyez. C’est une brave fille. Elle a voulu me mettre en garde contre vous, contre vos caresses. Elle m’a tout dit.
— Tout quoi ?
— Ça ne vous regarde pas… Je vous déteste !
La colère emporta d’une poussée les remords de Gilles. Bondissant sur la jeune fille qui, adossée au mur, ne pouvait plus reculer, il lui saisit le bras.
— Je veux savoir, Madalen. Tu en as trop dit. Quand on accuse quelqu’un on va jusqu’au bout de ses accusations. Qu’est-ce que t’a dit Fanchon ?
— Tout, vous dis-je, tout… Que vous ne pouviez voir une fille sans avoir envie d’elle, qu’elle avait été votre maîtresse sur le bateau et aussi…
— Et aussi quoi ? gronda-t-il les dents serrées.
— Ce qui s’est passé… l’autre nuit… dans la chambre de votre femme. Comment… comment vous lui aviez fait l’amour.
« La garce ! pensa Gilles fou de rage. Elle va me le payer. En rentrant, je la flanque dehors… »
Il lâcha Madalen et la regarda un instant sangloter sans retenue appuyée à l’église, la tête sur ses bras repliés. S’efforçant de retrouver son calme, il prit une longue respiration. Sa voix était froide et unie quand il reprit :
— Fort bien ! En ce cas, Madalen, je vais essayer de vous expliquer ce que c’est qu’un homme car vous ne semblez pas en avoir la plus petite idée. Ce n’est pas un pur esprit, ainsi que vous semblez l’imaginer. Il y a l’esprit, oui, mais il y a aussi le corps et le cœur. Et si le cœur ne bat jamais que pour un seul être, le corps, lui, peut répondre à bien des sollicitations car il a des besoins, des exigences, même. C’est pourquoi l’Amour payé de retour, l’Amour absolu, total qui fond en un seul être deux esprits, deux cœurs et deux corps, même si vous ne voulez pas voir cette facette ardente qu’il présente, c’est pourquoi l’Amour est la chose la plus merveilleuse qui soit au monde…
Il laissa passer un court silence puis reprit, plus bas :
— … Au cours de la traversée, Fanchon, une nuit, est venue dans ma cabine et j’ai accepté ce qu’elle m’offrait. Quant à Judith, elle est ma femme et je peux exercer sur elle les droits que m’a donnés le mariage. Je l’ai aimée ardemment jusqu’à ce que je vous rencontre mais, à présent, c’est vous que j’aime, vous que je ne peux m’empêcher d’aimer, avec tout mon être, vous entendez ? Tout mon être et je n’ai aucune honte à vous avouer que je vous désire autant que je vous aime.