Aussi, quand la voiture que conduisait David Hunter déboucha sur le quai de l’East River, Fanchon lui demanda-t-elle de l’arrêter là et de la laisser descendre.
— Je suis bien assez grande pour prendre un bateau toute seule, lui dit-elle d’une petite voix mouillée par les larmes. Et puis cela me gêne terriblement que l’on m’amène au Comte de Noe comme un paquet dont on veut se débarrasser. Je vous en prie, Mr. Hunter, laissez-moi ici. C’est… c’est une question de dignité.
L’Américain haussa les épaules mais retint ses chevaux. Il savait très bien qu’il ne réussirait jamais à comprendre tout à fait ces Français avec leurs histoires toujours si compliquées. Et puis il avait un peu pitié de cette pauvre fille qui avait pleuré comme une fontaine tout le long du chemin. Après tout, on lui avait ordonné de la mener au port, il l’avait menée au port. Pour le reste, elle pouvait se débrouiller comme elle l’entendrait…
— Dans ce cas, miss, vous voici arrivée, dit-il en se penchant pour ouvrir la portière. Je vous souhaite un heureux voyage.
— Merci, Mr. Hunter. Soyez sans crainte, il sera heureux…
Debout sur le quai, ses bagages à ses pieds, elle le regarda faire tourner ses chevaux et s’éloigner dans Broad Street et dans un nuage de poussière tout à la fois. Après quoi, avisant non loin d’elle l’enseigne d’une des nombreuses auberges installées sur le port, elle ramassa son sac, son baluchon et, tournant résolument le dos aux navires rangés le long du quai, elle se dirigea d’un pied léger vers le refuge qu’elle s’était choisi.
Durant le trajet en voiture, un plan audacieux avait germé dans sa cervelle, un plan qu’elle avait quelques jours pour réaliser : le maître-coq du Gerfaut était amoureux d’elle et elle savait qu’elle n’aurait guère de peine, en échange de quelques heures d’amour, à obtenir de lui ce qu’elle désirait. S’il voulait qu’elle devienne sa maîtresse, il faudrait bien que ce nigaud la laisse embarquer clandestinement quand le navire mettrait le cap sur les Antilles… Et, là-bas, il serait peut-être plus facile encore de mettre ses projets à exécution…
Pendant ce temps, à Mount Morris, Gilles s’accordait la douceur d’une soirée paisible. Le départ de Fanchon lui avait causé une sorte de soulagement, un peu égoïste sans doute, car, même si la fille ne s’était pas livrée à ce débordement de confidences infâmes auprès de l’innocente Madalen, il lui devenait pénible, à lui-même, de vivre au contact perpétuel d’une femme qui, en dépit de ce qu’elle avait promis, ne cessait d’espionner ses faits et gestes et de brandir comme un javelot le souvenir de leurs fugitives relations.
Ce soir, tout était bien, aussi bien tout au moins qu’on pouvait l’espérer d’une maison où une femme en avait tué une autre. Bientôt, ce serait le départ et tous partiraient car Pierre, tout à l’heure, était venu dire, tout heureux, que sa sœur avait décliné la demande de Ned Billing, au grand désappointement de Mrs. Hunter.
En compagnie de Pongo, Gilles, après le souper, s’en alla fumer sa pipe dans le parc embrasé par les derniers rayons du soleil. L’air était merveilleusement pur et d’une transparence de cristal. À pas tranquilles, les deux hommes allèrent s’asseoir sous le grand magnolia dont les fleurs embaumaient le soir. Sans dire un mot, simplement satisfaits d’être ensemble, ils restèrent là jusqu’à ce que la nuit eût allumé toutes ses étoiles.
1. Black Sam allait devenir prochainement le premier maître d’hôtel du premier président des États-Unis.
2. Cf. Le Gerfaut des brumes, tome I.
3. Le « carreau » équivaut à l’hectare 13.
DEUXIÈME PARTIE
UNE ÎLE SOUS-LE-VENT…
CHAPITRE VI
MOÏSE
Le Gerfaut n’était plus qu’a deux cents miles des débouquements des îles Turks, passage obligatoire à travers les Lucayes1 pour atteindre Saint-Domingue, lorsque la présence de Fanchon dans la cale aux provisions du navire fut découverte par un jeune matelot que le capitaine Malavoine avait envoyé lui chercher une bouteille de rhum.
La jeune femme gisait inanimée au milieu de l’espace laissé libre entre les tonneaux et les sacs, là où l’avait jetée le violent ouragan qui venait de secouer le navire au passage du Tropique du Cancer. On était alors au milieu du mois de juillet, c’est-à-dire que l’on avait atteint l’« hivernage », la saison des pluies, la mauvaise saison qui faisait régner tempêtes et brouillards sur le golfe du Mexique et la mer Caraïbe.
Fanchon était dans un état de saleté pénible. Elle avait au front une écorchure couronnant une bosse qui enflait à vue d’œil et, quand on la ramassa pour la ramener sur le pont, elle sortit de son évanouissement en poussant un grand cri puis perdit connaissance de nouveau. On s’aperçut alors qu’elle avait également un bras cassé.
Il n’y avait rien d’autre à faire que l’installer dans une couchette et la remettre aux soins des femmes qui s’empressèrent autour d’elle, oubliant un instant leur surprise et leur curiosité naturelles pour ne songer qu’à soulager sa souffrance.
Aidées de Judith elle-même qui, cette fois, avait magnifiquement supporté le voyage, Anna et Madalen déshabillèrent la passagère clandestine, la lavèrent autant qu’il était possible et la revêtirent d’une chemise de nuit propre avant de la confier aux soins du capitaine Malavoine que les longues années passées en mer avaient pourvu de certaines connaissances médicales. Il étira le bras blessé, non sans arracher à sa patiente d’affreux hurlements, posa des attelles et banda le tout fortement.
— Cela ira bien jusqu’à ce que nous soyons au Cap Français, confia-t-il à Judith, qui supervisait l’opération. Il y a de vrais médecins là-bas et même un hôpital. Votre femme de chambre pourra recevoir alors tous les soins nécessaires.
Judith considérait Fanchon d’un air rêveur. Elle avait été extrêmement contrariée lorsque Gilles lui avait appris qu’il avait renvoyé, sans même l’en avertir, une femme dont elle aimait les services et à laquelle elle s’était attachée. L’explication qu’on lui avait fournie l’avait choquée, sans doute, car aucune femme n’aime apprendre que ses secrets d’alcôve courent les cuisines mais elle ne s’en était pas sentie autrement offensée, sachant bien que la plupart des domestiques aiment à épier leurs maîtres et à discuter entre eux leurs faits et gestes. Elle avait même vu, dans l’espionnage auquel s’était livrée Fanchon, une marque d’intérêt et même d’attachement et, n’imaginant pas un instant que sa camériste pût être jalouse d’elle, Judith avait plaint celle-ci qui s’était vu chasser ignominieusement pour s’être sans doute indignée du traitement brutal infligé par le maître à une femme enceinte.
Depuis l’effroyable aventure vécue près du château de Trecesson au soir de ses noces avec le docteur Kernoa, Judith avait gardé des hommes une crainte et une méfiance instinctives. Il avait fallu toute la puissance magnétique de Cagliostro pour éloigner d’elle les cauchemars étouffants et les terreurs nocturnes qui la minaient mais, quand la guérison était enfin venue, Judith avait décidé de ne plus écouter que ses impulsions personnelles, bonnes ou mauvaises : aller vers qui lui plaisait, frapper qui l’offensait sans s’encombrer autrement de considérations philosophiques, morales ou religieuses. Ainsi, Fanchon ayant été l’un des éléments majeurs d’une existence qu’elle avait aimée, elle avait regretté d’en être séparée par ce qu’elle estimait être une autorité arbitraire. D’autant qu’elle n’avait, à son sens, pas gagné au change, la sévère et silencieuse Anna Gauthier n’étant pas, et de loin, aussi amusante que Fanchon, toujours gaie, toujours prête à rire et qui, véritable soubrette de comédie, offrait un bien séduisant mélange de servante adroite, de bouffon et de confidente. Quant à Madalen, Judith avait tout de suite détesté, d’instinct, cette fille trop belle, trop douce, trop silencieuse elle aussi et qu’elle n’avait jamais entendue rire.