La réapparition quasi miraculeuse de sa camériste lui fit donc l’effet d’un cadeau du Ciel et, quand le capitaine eut achevé son ouvrage, elle le remercia puis s’établit au chevet de la blessée après en avoir renvoyé les autres femmes. Aussi, quand Fanchon sortit de son troisième évanouissement sous l’effet d’un flacon de sels d’ammoniac promené sous ses narines, fut-ce le visage de sa maîtresse qu’elle vit le premier en ouvrant les yeux, des yeux qui, instantanément, s’emplirent de larmes.
— Madame !… Oh, madame ! C’est bien vous qui êtes là ? Oh ! merci, mon Dieu ! J’ai bien cru… que je ne reverrais jamais ni vous ni le soleil.
Elle essaya de se redresser mais son bras blessé l’en empêcha et elle retomba sur son oreiller avec un gémissement de douleur.
— Restez tranquille, Fanchon, vous êtes en sûreté. Mais quelle folie de vous cacher ainsi dans cette cale sans air, sans lumière et par cette chaleur ! Vous pouviez étouffer.
— Je sais, madame, je sais, mais… mais il fallait que je vous revoie, que je vous dise… M. le chevalier m’a chassée sans même me laisser le temps de me disculper, sans me permettre de revoir madame… C’était pas possible que je reparte ainsi ! Et puis, pour aller où ? Depuis que je vis avec vous, je me suis attachée. Oh ! j’ai bien souffert mais je serais prête à souffrir encore cent fois plus. Et dire que tout cela n’aura servi à rien, à rien…
Et Fanchon se mit à pleurer comme une fontaine. Apitoyée, Judith lui offrit son mouchoir qu’elle trempa instantanément.
— Pourquoi cela n’aura-t-il servi à rien ?
— Mais… mais parce que M. le chevalier va me renvoyer à coup sûr ! Dès que nous serons à terre, il m’embarquera sur quelque navire. Mais cela ne se serait pas passé si j’avais pu tenir jusqu’au bout sans qu’on me découvre. Là-bas, je me serais bien arrangée pour revoir madame, lui parler…
— Voyons, Fanchon, calmez-vous ! Vous vous faites un mal affreux et vous préjugez, sans le savoir, de ce que sera la réaction de mon époux.
— Non. Non, je sais… Il me déteste… et tout cela à cause de cette fille, qui elle aussi me déteste.
Judith dressa l’oreille et fronça le sourcil.
— Cette fille ? Qui donc ?
— Cette petite sotte, cette Madalen qui n’a rien compris à ce que je lui disais. Je sais qu’elle est amoureuse du maître et j’ai voulu lui faire comprendre qu’elle perdait son temps… que monsieur n’aimait et n’aimerait jamais que madame. Cela, bien sûr, n’a pas dû lui plaire et elle est allée raconter je ne sais quoi…
Elle aurait pu continuer à parler ainsi pendant longtemps, Judith ne l’écoutait plus. Les paroles de sa femme de chambre venaient d’ouvrir devant elle un horizon inattendu. Elle se souvint tout à coup de ce que Gilles lui avait jeté au visage, quand elle avait proclamé l’amour qu’elle gardait envers et contre tout à cet homme dont elle ne savait même plus de quel nom elle devait l’appeler. Il avait dit : « Je ne vous aime plus, ma chère. Mettez bien cela dans votre jolie tête… » Et, sur le moment, elle ne l’avait pas cru, y voyant une simple et naturelle riposte dictée par l’orgueil masculin. Mais, à présent, ces quelques mots prenaient un poids, une importance inquiétants.
Pour qu’il ne l’aimât plus, et la chose était récente, il fallait qu’il en aimât une autre. L’instinct de Judith lui souffla que cette autre était cette ravissante fille blonde, déterrée au fond de la Bretagne et emmenée, Dieu seul savait pourquoi, au bout du monde.
Plus elle y songeait et plus la jeune femme se persuadait qu’elle avait trouvé le mot de l’énigme. N’était-il pas révélateur que, sur une simple délation de cette fille, Gilles eût jeté dehors Fanchon sans même accepter de l’entendre ? Il fallait qu’il en fît un cas extrême et, de là à déduire qu’il s’en était épris, il n’y avait qu’un pas. Judith le franchit sans hésiter…
Derrière ses paupières mi-closes, Fanchon qui avait cessé de parler suivait sur le visage de sa maîtresse les progrès du doute qu’elle venait de jeter mais, quand Judith se leva pour sortir, elle se remit à pleurnicher :
— Par pitié, ma chère dame, ne laissez pas M. le chevalier me renvoyer ! J’en mourrais… Ce n’est pas ma faute si je me suis attachée si fort à vous…
— Soyez en repos, Fanchon. On ne vous renverra pas une seconde fois. Vous êtes à moi et j’entends en faire une question de principe.
Lorsqu’elle eut quitté l’étroite cabine, Fanchon se retrouva seule aux prises avec les démons de la fièvre qui montait et les élancements de son bras et de sa tête, mais elle se sentait étrangement heureuse et bénissait le sort qui l’avait fait découvrir dans des conditions aussi lamentables. À moins d’accepter de passer pour le plus barbare tyran, le beau chevalier au profil d’oiseau de proie, aux yeux de glace bleue ne pourrait plus l’éloigner de lui. Les perspectives qui s’ouvraient à présent devant elle la payaient largement de ce qu’elle avait souffert dans cet affreux entrepont. Et c’est en les caressant avec la tendresse de l’espoir qu’elle réussit à trouver le sommeil et s’endormit.
Quand Judith prit pied sur le pont, encore luisant des balayages furieux de la récente tempête, elle vit que tout l’équipage était réuni au pied du gaillard d’arrière sur lequel Gilles se tenait, flanqué du capitaine Malavoine et de Pierre Ménard, le second. La mer était apaisée, le soleil revenu et le navire, poussé par un bon vent, courait grand largue vers le chapelet d’îles qui se dessinait à l’horizon, mais sur le Gerfaut le silence était aussi total que durant les offices religieux. Seuls, le cri des mouettes et la chanson du vent dans les haubans se faisaient entendre.
En voyant apparaître sa femme, Tournemine lui jeta un rapide coup d’œil puis, d’une voix forte, lança de nouveau la question qu’il venait vraisemblablement de poser :
— Alors ? Personne ne peut me dire comment cette femme a pu prendre passage à bord ?
Les hommes s’entre-regardèrent, hochant la tête avec des grimaces diverses mais aucune voix ne s’éleva.
— J’ai peine à croire, reprit le chevalier, que personne ne l’ait aidée. Ou bien ce bateau était-il si mal gardé durant le temps qu’il a passé devant New York ? Va-t-il falloir que je punisse au hasard pour que le coupable se désigne ?
Comme le silence menaçait de s’éterniser, Pierre Ménard se pencha vers Tournemine et, après s’être raclé la gorge, murmura :
— Pardonnez-moi, monsieur, mais elle a dû embarquer durant le temps que nous étions à quai. En dépit des lanternes de vigie, il fait noir la nuit. Une femme jeune, souple et vêtue de sombre a pu sans se faire remarquer se glisser dans le bateau…