— Gilles, supplia-t-elle tout bas, laissez-moi au moins cela ! Laissez-moi Fanchon…
Il ne put s’empêcher de prendre cette main, de la porter rapidement à ses lèvres avant de la laisser retomber.
— Gardez-la, j’y consens. Mais qu’elle veille à sa langue désormais. Je ne tolérerai pas un second manquement.
En employant le ton du maître, il venait d’effacer l’espèce d’émotion qui avait plané un instant entre eux. Judith se redressa, resserra son voile où le vent entrait et, se détournant, se dirigea vers l’escalier.
— Je vous remercie, dit-elle froidement. Je veillerai moi-même à ce que l’incident ne se reproduise plus. On ne vous rapportera plus rien des paroles de Fanchon.
Mécontent, tout à coup, sans trop savoir pourquoi car la présence de Fanchon, après tout, lui était indifférente mais peut-être était-ce parce qu’il avait cru déceler une vague menace dans les dernières paroles de Judith, Gilles rejoignit son refuge habituel, la chambre des cartes, et s’y plongea dans l’un des livres qu’il y avait entassés. C’était L’Art de l’indigotier par Beauvais-Raseau, qu’un libraire de New York avait réussi à lui procurer, et il s’efforça de concentrer son esprit sur les modalités de culture de l’herbe bleue qu’il étudiait assidûment depuis le départ. Mais sans le moindre succès. Les périodes de plantation, les modes d’irrigation, les maladies qui pouvaient atteindre la précieuse plante avaient momentanément perdu leur intérêt. Le retour tellement inattendu de Fanchon le tourmentait plus qu’il ne voulait l’admettre et plus encore peut-être l’attachement de Judith à ce souvenir vivant d’un autrefois détestable.
Il fut presque heureux du brusque coup de vent qui, couchant le navire, renversant son encrier en jetant à terre livres et papiers, lui fournit un prétexte valable pour interrompre son travail. En effet, le Gerfaut venait de rencontrer un nouveau grain et plongeait dedans. Quittant le réduit des cartes, Gilles enfila un caban de toile cirée et alla rejoindre le capitaine Malavoine sur la dunette.
Bien peu de temps s’était écoulé depuis qu’il était descendu, pourtant le ciel, si bleu encore tout à l’heure, était à présent d’un vilain gris fer en raison d’énormes nuages courant follement d’un bout à l’autre de l’horizon. Le navire traçait sa route à travers de profondes vagues couleur de mercure crêtées d’écume blanche où plongeaient spasmodiquement son beaupré et l’élégante figure de proue aux ailes déployées cependant que, dans les vergues, l’équipage aux pieds nus exécutait de prodigieux numéros de funambules pour carguer les voiles.
Gilles fonça dans la violence du vent, le laissant balayer les vagues fumées de son cerveau et jouissant pleinement de la tempête comme il en avait joui si souvent au temps de son enfance avec la belle inconscience de l’extrême jeunesse. Le bateau semblait seul au milieu de cette bouillonnante immensité marine fouaillée par l’ouragan, seul parmi les hauts paquets d’écume qui s’abattaient sur lui et paraissaient constamment sur le point de l’engloutir mais Gilles n’éprouvait pas la moindre frayeur. Il pouvait tourner le dos à ces grandes déferlantes qui suivaient le Gerfaut avec la calme certitude qu’il leur résisterait.
Et puis, dominant le fracas des lames et les hurlements du vent, il y avait les mugissements du capitaine Malavoine. Arrimé à sa dunette de ses deux larges pieds, un porte-voix rivé à ses lèvres violacées, le vieux loup de mer semblait régner sur les éléments déchaînés, semblable à quelque Neptune rouquin.
Quand Gilles atterrit auprès de lui, il lui dédia un large sourire satisfait d’où le chevalier conclut que le marin, sûr de son bateau, jouissait au moins autant que lui de ce coup de tabac.
— Tout à l’heure c’était le coup de semonce, lança-t-il. Maintenant on est en plein dedans. L’ennui, c’est qu’on va perdre du temps : le vent nous détourne.
— Rien ne nous presse, capitaine. J’espère seulement que les dames supportent bien la chose.
— Elles sont bretonnes, monsieur. Ce sont des filles de la mer. Quant à la Parisienne, je lui ai donné assez d’opium pour qu’elle ne se réveille pas avant quelques heures, même si le plafond de la cabine devait lui tomber dessus. D’ailleurs, cette période ne devrait pas durer.
— Jusqu’à quand, à votre avis ?
Malavoine haussa les épaules.
— Demain matin au plus tard. Sous les Tropiques les tempêtes sont violentes mais relativement courtes.
Avant l’aube, en effet, le vent tomba, la mer se calma et quand les premières lueurs éclairèrent l’immensité atlantique elle apparut comme un lac infini, lisse et brillant comme un satin couleur aile de pigeon. Le souffle de brise était si faible que, portant toute sa toile, le Gerfaut n’avançait qu’à très faible allure. Mais le jour, en se levant, révéla une présence : la mer n’était pas absolument vide car, à bâbord du Gerfaut, un autre navire était apparu au vent du français. D’abord assez éloigné, chaque souffle d’air le rapprochait et, bientôt, la longue-vue du capitaine Malavoine put en préciser les caractéristiques.
— Un brigantin italien, grogna celui-ci, mais je jurerais à son accastillage qu’il a séjourné dans quelque chantier anglais. Ce qui ne l’empêche pas de naviguer sous pavillon espagnol…
Gilles, qui avait saisi lui aussi une lunette et la réglait sur le nouveau venu, fronça les sourcils avec une grimace de dégoût.
— Sentez-vous cette odeur ? Je devrais dire cette puanteur qui nous arrive à chaque souffle d’air ?
En effet, d’abominables effluves empestaient l’air marin depuis quelques instants, renforcés par la chaleur qui commençait à monter. La puanteur était un affreux complexe de crasse, de sueur, de matières fécales et d’urine qui soulevait le cœur. Malavoine haussa des épaules fatalistes.
— Un négrier, chevalier, faisant route vraisemblablement vers la Floride, Saint-Augustin ou Fernandina. Après quelques voyages entre l’Afrique et l’Amérique aucun récurage ne peut plus venir à bout de l’odeur charriée par ces enfers flottants. Songez que dans l’entrepont de celui-ci, comme dans celui de ses confrères, s’entassent cinq ou six cents corps noirs – suivant la sagesse ou l’appétit du skipper – serrés les uns contre les autres comme harengs en caque. Et notre espagnol est en fin de voyage. Il a son plein de fumet.
— Cinq ou six cents, dites-vous ? murmura Gilles les yeux sur le bateau où il pouvait apercevoir, à présent, de vagues silhouettes s’agitant sur le pont. C’est impossible. Pas dans si peu d’espace.
— Quand vous serez installé à Saint-Domingue depuis quelque temps et que vous aurez vu débarquer quelques-unes de ces pitoyables cargaisons, vous verrez qu’il n’y a guère de limites à l’avidité des négriers. Rien ne l’égale sinon leur cruauté… et j’ajouterai leur stupidité. Tout au moins celle de la plupart d’entre eux car les navires raisonnablement chargés et à peu près salubres amènent à bon port des cargaisons intactes. Les autres laissent parfois aux poissons jusqu’à moitié de leurs esclaves. Ignoriez-vous donc, ajouta-t-il, voyant se crisper le visage du jeune homme, qu’en achetant cette plantation d’indigo et de coton vous alliez pénétrer en plein dans le monde de la traite ?
Fasciné par le bateau espagnol, Gilles ne répondit que par un mouvement de tête négatif. Là-bas, posé sur l’eau calme et brillante, avec la blancheur de ses voiles, le négrier était enveloppé comme une mariée au jour de ses noces. Mais la puanteur qui émanait de lui augmentait d’instant en instant. Il était semblable à quelque beau fruit dont seule l’écorce est intacte mais recouvre le sournois travail des vers et la pourriture.