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Celle-ci ne saignait presque plus mais le Noir devait avoir perdu beaucoup de sang car sa peau, d’un ébène si profond et si luisant tout à l’heure, en dépit des marques encore mal cicatrisées que le fouet avait laissées sur le dos, avait pris une curieuse teinte grisâtre. Le capitaine hocha la tête.

— Il a de la veine. L’artère n’a pas l’air atteinte. On va cautériser tout ça. Faites chauffer la poix.

Mais Pongo s’interposa :

— Capitaine vouloir brûler blessure ?

— Naturellement. C’est la seule façon d’être sûr que le sang ne coulera plus…

— Peut-être mais brûlure mauvaise. Faire dégâts plus graves que blessure, parfois. Chez nous jamais faire ça.

— Il faut tout de même bien mettre quelque chose, grogna Malavoine, vexé.

— Herbes trempées dans vin ou dans huile. Pongo avoir herbes dans sac-médecine.

Le dialogue fut interrompu par des coups violents frappés à la porte menant aux cabines. On entendit la voix de Judith qui exigeait qu’on lui ouvrît. Le capitaine Malavoine se gratta la tête.

— Dois-je ouvrir à votre femme, monsieur le chevalier ? demanda-t-il.

— Pourquoi ? Vous l’aviez enfermée ?

— J’avais enfermé toutes les dames. Je pensais que ce qui vient de se passer sur la Santa Engracia n’était pas un spectacle pour elles. Grâce au ciel, Mme de Tournemine n’a pas la vue sur bâbord.

— Vous avez eu tout à fait raison mais à présent vous pouvez lui ouvrir.

— C’est que… cet homme non plus n’est pas un spectacle pour une dame étant donné son absence totale de costume.

Gilles se mit à rire.

— Le moindre morceau de toile à voile fera l’affaire et ne gênera pas Pongo pendant qu’il appliquera ses herbes.

L’instant suivant, Judith, robe de toile rose et blanc, un grand chapeau de paille retenu par une écharpe rose posé avec élégance sur ses cheveux, faisait irruption sur le pont, se plaignant violemment d’avoir dû étouffer durant tout ce temps. Pour la faire taire, Gilles, en quelques mots, la mit au courant de ce qui venait de se passer, désignant, pour finir, la Santa Engracia qui avait repris sa route vers la Floride et recréait, dans le lointain, l’image de pure beauté qu’elle avait offerte à l’aube.

— Il s’éloigne à présent et nous aussi avons repris notre route. N’en veuillez pas au capitaine Malavoine qui a seulement voulu préserver votre sensibilité. À présent, je vous conseille de regagner votre cabine jusqu’à ce que nous ayons installé ce malheureux dans un hamac.

Le regard que lui lança la jeune femme appartenait tout entier à l’ancienne Judith, fière et toujours prête au défi.

— Me croyez-vous faite du même bois que votre précieuse Madalen qui gît actuellement sur sa couchette, à demi inconsciente, pendant que sa mère lui tape dans les mains et lui fait respirer des sels ? Je ne crains pas, moi, la vue d’un blessé ni même d’un mort et la puanteur de votre négrier ne m’aurait pas fléchie. Dois-je vous rappeler – ou bien suis-je dans l’erreur ? – que « Haute-Savane » est une plantation, que sur cette plantation vivent quelque deux cents esclaves ? Il va bien falloir que je m’habitue à rencontrer des nègres, morts ou vivants, malades, ou sains. Autant commencer tout de suite. Laissez-moi passer !

Il s’écarta pour lui livrer passage et retint de justesse une riposte peut-être maladroite. Mais c’était la première fois que sa femme, parlant de Madalen, employait ce ton acrimonieux. Où avait-elle pu prendre, sinon auprès de Fanchon, que la jeune fille lui était « précieuse » ? Il se promit en conséquence de veiller au grain sérieusement… Cependant, de son pas léger et dansant, Judith allait rejoindre Pongo, s’agenouillait auprès de lui sans souci de souiller sa robe fraîche et lui ôtait des mains le tampon de charpie avec lequel il s’apprêtait à procéder à un nettoyage de la plaie avec un peu d’huile de noix.

— Allez préparer votre emplâtre, Pongo, lui conseilla-t-elle, je suffirai pour ceci. Ensuite, si l’un de ces messieurs voulait bien nous apporter du vin, du rhum ou n’importe quoi d’autre, nous pourrions essayer de ranimer ce pauvre homme…

Lentement, Pongo se releva sans quitter des yeux la jeune femme agenouillée. Puis, se détournant, il envoya la fin de son regard à Gilles, y ajouta un demi-sourire et murmura en passant auprès de lui :

— Peut-être Fleur de Feu pouvoir être bonne squaw et pas seulement paquet encombrant !… Qu’en penses-tu ?

Haussant les épaules, Gilles s’en alla aider sa femme qui avait achevé sa tâche et à laquelle le capitaine tendait une gourde de rhum. Il souleva les lourdes épaules tandis que Judith approchait le goulot des lèvres violettes. Le liquide ambré coula dessus puis à l’intérieur et, comme par magie, le rescapé revint à la vie. Toussant, crachant d’abord puis lampant avidement, il avala une bonne moitié du contenu de la gourde avant d’ouvrir de gros yeux liquides dont le blanc se veinait de rouge.

Mais, ce que reflétèrent ces yeux-là, ce fut l’image rose et or de Judith, son visage attentif qu’éclaira un sourire en constatant que le blessé revenait à la vie et l’homme cessa de boire pour contempler.

— Assez bu, maintenant, dit la jeune femme en rendant le récipient au capitaine. Il faudrait, je crois, lui donner à manger.

Elle se relevait, secouait sa jupe rose, s’éloignait. Le Noir, visiblement fasciné, tenta un effort pour se relever. Mais il avait perdu trop de sang et l’effort fut au-dessus de ses forces si impressionnantes, pourtant, tout à l’heure. Il se laissa retomber sur le pont avec un gémissement de douleur et n’opposa aucune résistance quand Pongo et trois hommes d’équipage l’emportèrent pour l’installer plus confortablement. Gilles suivit. Ce géant, sans doute encore entièrement sauvage qui avait voulu mourir pour une femme, l’intriguait et d’une certaine façon l’attirait et quand on l’eut installé sur un lit improvisé fait de deux paillasses, d’un drap, d’une couverture et d’un oreiller – aucun hamac n’était assez grand pour contenir cette immense carcasse – il tenta d’entrer en contact avec lui.

— J’espère que tu retrouveras bientôt la santé, dit-il. Tu n’as rien à craindre sur ce bateau où il n’y a que des hommes libres. Nous te soignerons du mieux que nous pourrons.

L’homme avait refermé les yeux et son visage immobile semblait taillé dans le basalte sans que rien ne pût laisser voir qu’il avait compris ce qu’on venait de lui dire. Tournemine répéta alors ces quelques mots en anglais puis en espagnol sans obtenir plus de résultat.

— J’ai bien peur, dit le capitaine Malavoine qui était descendu lui aussi, que vous ne perdiez votre temps. Cet homme ne doit comprendre aucune langue connue des chrétiens. Vu sa taille, ce garçon peut être un Congo, un Bambara du Niger ou un Arada de la Côte des Esclaves. De toute façon, il doit venir tout droit d’un quelconque village perdu dans la brousse où l’on ne pratique guère le langage des Blancs. Peut-être aurions-nous une chance avec l’arabe.

Et, sous l’œil un peu surpris de Gilles, Malavoine répéta ses paroles dans la langue du Prophète puis, pour faire bonne mesure, en portugais, mais l’homme ne réagit pas davantage.

— Lui besoin dormir ! intervint Pongo. Moi donner ce qu’il faut.

Laissant l’Indien à la tâche qu’il s’était lui-même donnée, Tournemine et le capitaine remontèrent sur le pont et firent quelques pas ensemble. Le vent s’était levé et le navire portant à présent toute sa toile avait repris sa course vers le sud dans le soyeux froissement des vagues sur sa coque.

Gilles laissa un instant la brise caresser son visage avec la joie de celui qui s’éveille et retrouve la lumière après un cauchemar. Il était heureux d’avoir pu sauver ce Noir auquel mentalement il avait déjà donné le nom de Moïse puisqu’il n’était pas possible de converser avec lui et d’apprendre son véritable nom. Il voyait là une sorte de signe du Ciel à la veille du jour où lui, combattant de la Liberté, il allait entrer en possession d’une plantation sur laquelle peinaient, et souffraient sans doute, quelque deux cents esclaves, frères de couleur du géant.