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Sourcils haut levés, les poings aux hanches, le capitaine Malavoine, momentanément privé de voix, le regarda un instant se pavaner sur le pont avant de s’exclamer :

— Sangdieu ! Monsieur le chevalier ! Allez-vous au bal ou bien pensez-vous visiter, dès l’arrivée, le gouverneur de Saint-Domingue ?

— Nullement, capitaine. Mais je pense qu’il est courtois de saluer comme il convient la terre qui va nous accueillir. Cela représente un petit effort par la chaleur qu’il fera tout à l’heure mais vous m’obligeriez en faisant hisser le grand pavois et en l’arborant pour vous-même, ainsi que pour l’équipage. Naturellement, nous saluerons du canon, en franchissant la passe.

Les yeux de Malavoine s’arrondirent encore.

— Vous voulez que je m’habille ?

— Mais oui. Vous, monsieur Ménard… de Saint Symphorien et tout l’équipage. D’ailleurs, voyez plutôt…

Pongo, à son tour, venait de faire son apparition. Voyant son maître faire toilette, il avait jugé bon d’en faire autant et à entendre les acclamations de l’équipage qui le saluèrent, il avait pleinement réussi.

Superbe sous son habit de daim blanc – tunique et pantalon – frangé et brodé de rouge et de noir, son visage de bronze auréolé de la traditionnelle coiffure de plumes d’aigle, il était impressionnant et hiératique comme une idole barbare, tellement même qu’il galvanisa Malavoine. Empoignant son « gueuloir » de bronze, il se rua sur sa dunette, beuglant à pleins poumons :

— Parés à hisser le grand pavois !… et à cavaler ensuite endosser les costumes de fête ! Surveillez ça, monsieur Ménard, et puis allez vous aussi vous habiller !

Jamais ordre ne fut exécuté avec plus de célérité par un équipage qui, connaissant Gilles, devinait sans peine que la fête ne serait pas uniquement extérieure et que les premières heures à terre seraient joyeuses. En un rien de temps, le Gerfaut se couvrit de toutes ses flammes et de tous ses pavillons disposés protocolairement d’un mât à l’autre selon l’ordre rituel. À la pointe du beaupré claquaient les fleurs de lys de France que l’on retrouvait au maître-mât et à la poupe cependant qu’au mât de misaine le pavillon de Tournemine, écartelé d’azur et d’or, dansait gaiement. Et ce fut paré comme une jolie fille un jour de fête que le navire aux ordres d’un capitaine en grande tenue bleu marine et rouge s’approcha de nouveau de la passe et appela le pilote.

Cette fois, il apparut en un rien de temps. Alerté sans doute par le Fort de la pointe de Limonade qui avait dû surveiller les allures du nouveau venu et par l’appel de la veille, il rangea son bateau contre la coque du Gerfaut quelques minutes à peine après que fut retombée la fumée du canon d’appel.

Le pilote était natif de Marseille. C’était un petit homme brun comme une châtaigne, vif comme la poudre, bavard comme une pie… et sale comme un peigne. Une énorme ceinture rouge drapait sa taille et reliait l’une à l’autre une culotte rayée rouge et gris et une chemise autrefois blanche mais dont les manches, roulées au-dessus des coudes, montraient des avant-bras qui avaient l’air sculptés dans un vieil olivier et abondamment poilus. Une barbe de prophète à plusieurs pointes et un tricorne aux galons d’or effilochés complétaient cet étrange accoutrement que le capitaine Malavoine considéra d’un œil sévère.

— Vous êtes vraiment le pilote ? demanda-t-il pensant à part lui que ce bonhomme ressemblait bien plus à un flibustier de la grande époque qu’à un honnête conducteur de navires.

L’autre prit la chose avec bonne humeur.

— Et qui donc vous croyez que je suis, peuchère ? Le fantôme de Barbe-Noire ? Bien sûr que je suis le pilote de cette sacrée bon Dieu de passe pour cette sacrée bon Dieu d’île ! Et le meilleur qu’il y ait jamais eu, pour sûr ! Vingt-cinq ans de métier ! Moi qui vous cause, j’ai rentré au port M. le comte d’Estaing quand il est devenu gouverneur des Îles Sous-le-Vent en 63. Et puis M. le prince de Rohan et puis M. le marquis d’Argout et puis…

— Bon, bon ! Ça va ! Je vous crois. Si vous nous défilez comme ça toutes vos relations depuis vingt-cinq ans, on sera encore là demain matin, bougonna Malavoine. Venez prendre la barre et qu’on n’en parle plus.

Tout en suivant Malavoine à travers le pont briqué à blanc du Gerfaut dont les cuivres étincelaient sous le soleil, le pilote se mit à siffler d’admiration.

— Une sacrée belle baille, votre rafiot, capitaine ! Et drôlement entretenue ! Mais dites donc, j’vous ai encore jamais vu ? Qui vous êtes ? D’où que vous venez ?…

— Si vous permettez, mon brave, je dirai tout ça aux autorités du port, si toutefois vous consentez à nous y mener.

— On y va ! On y va !

Puis, apercevant tout à coup les six pieds de splendeur de Tournemine qui se tenait sur la dunette toujours flanqué des plumes d’aigle de Pongo, il se figea dans une sorte de garde-à-vous.

— Bonne Mère ! fit-il entre haut et bas. Vous pouviez pas dire tout de suite que vous ameniez un grand personnage ? Qui c’est ce seigneur ? Pas un nouveau gouverneur tout de même ? On en change toutes les cinq minutes.

— Non, rassurez-vous. Le chevalier de Tournemine, officier des gardes du corps de Sa Majesté, vient seulement prendre possession d’une plantation d’indigo qu’il vient d’acheter ici. Ce bateau est à lui et je vous conseille d’en prendre bien soin car vous aurez certainement l’occasion de le rentrer encore plus d’une fois.

— N’ayez crainte ! On va vous montrer ce qu’on sait faire.

Après avoir salué Gilles amusé avec autant de considération que s’il eût été le roi et Judith qui venait d’apparaître – robe de mousseline azurée et immense capeline garnie de bouillonnés de même nuance – avec un enthousiasme qui rendait pleine justice à sa beauté, le pilote Boniface s’empara de la barre avec toute l’autorité un brin solennelle d’un grand prêtre qui va officier. Il n’eut aucune peine à démontrer qu’il ne se vantait pas en s’annonçant comme le meilleur pilote de toutes les Antilles grandes ou petites. Avec une grâce infinie, le Gerfaut vint au vent et, poussé par ses trois mille mètres carrés de toile, s’engagea avec une extraordinaire sûreté dans la dangereuse passe tandis que ses canons tonnaient leur premier salut à Saint-Domingue….

La baie du Cap-Français dessinait une courbe profonde où l’interminable blancheur de la plage bordée de palmiers tranchait vigoureusement entre la glace bleu-vert de la mer et le sombre massif montagneux, d’un vert dense, qui la dominait. Au fond de cette baie, au pied de ces montagnes, la ville s’étalait, blanche, rose, jaune, bleue, semblable à un gros joyau sur le velours sombre de l’écrin, à un bouquet de fleurs au milieu du feuillage.

Elle avait, de loin, un charme languide contrastant avec la puissance sauvage des mornes qui, au-dessus d’elle, s’élevaient si haut que leurs sommets se perdaient dans les nuages blancs mais, à mesure que le navire, sous la main habile de Boniface, pénétrait plus profondément dans la rade, évitant récifs et écueils cachés avec la sûreté d’une longue habitude, l’impression de paresseux paradis se dissipait car la rade, elle, grouillait d’activité.

Vaisseaux marchands, cotres, sloops et brigantins parsemaient la baie autour d’un imposant vaisseau de ligne que du premier coup d’œil Tournemine crut bien reconnaître. C’était en effet le Diadème qui avait jadis fait partie de la flotte du chevalier de Ternay transportant le corps expéditionnaire du comte de Rochambeau qui s’en allait à la rescousse des Insurgents américains.