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La présence du puissant navire parut de bon augure au maître du Gerfaut. Il y vit comme un clin d’œil du destin, une présence connue en face de l’inconnu et ce fut avec enthousiasme qu’il fit tirer une seconde salve à laquelle répondirent courtoisement le Fort Français et le Fort de Limonade tandis que le bateau poursuivait son chemin, à allure réduite, au milieu d’une infinité d’embarcations, les unes à voile, les autres à rames qui faisaient la navette entre la ville et les bateaux, transportant marchandises et passagers. Quelques-unes qui, sans doute, n’avaient rien à faire se portèrent au-devant du nouveau venu.

Boniface désigna un sloop assez finement gréé qui approchait à vive allure.

— Vous allez avoir de la visite. Le chirurgien-major vient voir si vous ne transportez pas de « bois d’ébène ».

— Aurions-nous, par hasard, l’allure d’un négrier ? protesta Gilles, offusqué. Sentons-nous si mauvais ?

— Faut pas vous offenser pour si peu, monseigneur. Le bonhomme fait seulement son travail, peuchère ! C’est la règle. Et puisque vous n’avez pas de nègres à bord, vous lui direz tout bonnement… Y mettra pas en doute la parole d’un seigneur comme vous. D’autant qu’en général on n’a pas de belles dames sur ces sales rafiots.

— J’en ai un seul et il est gravement blessé. Il a besoin d’être promptement soigné. C’est un vrai médecin votre chirurgien-major ?

Le pilote allongea une lèvre aussi dubitative que ridée.

— J’saurais point vous dire. Faut d’ailleurs pas être grand clerc pour « parfumer » une cargaison qu’on s’apprête à débarquer.

— Parfumer ?

— Ce veut dire passer au vinaigre. Après ça, on descend les nègres à terre et on les enferme dans les baraquements que vous voyez là-bas, à la Faussette, à l’entrée de la rivière Galiffet, pour leur redonner un petit air de neuf avant la vente. Dame ! sont pas souvent très frais après des jours et des jours d’entrepont. Alors z’ont besoin d’un petit coup de cirage et de chiffon. Mais, pour c’qui est du vôtre, vaut mieux le déclarer au major. Sont d’une drôle de susceptibilité là-dessus… des fois qu’on entrerait des nègres en fraude et qu’les autorités toucheraient pas leur p’tit pourcentage.

— Telle est bien mon intention ! fit Gilles froidement.

Le chirurgien-major, long personnage lymphatique dont le teint jaune et les poches plombées des yeux annonçaient une santé délabrée, se montra plein de révérence envers le maître de ce navire, signe indubitable d’une belle fortune, mais tint, ainsi que l’avait annoncé Boniface, à voir Moïse que quatre hommes amenèrent avec d’infinies précautions et installèrent momentanément sur le tillac à l’abri d’une toile tendue.

Vêtu d’une chemise blanche que les femmes lui avaient confectionnée à la hâte afin qu’il ne fût pas confondu avec un esclave, le gigantesque Noir était visiblement très malade. Presque inconscient, il tressautait faiblement par instants sur les matelas de sa couche chaque fois que sa jambe enflée bougeait si peu que ce soit et, même sur cette peau noire, les rouges prodromes de la mort étaient visibles. Même pour un ignorant total ce membre déformé joint au pouls battant la chamade et au front brûlant n’annonçait rien de bon. Le diagnostic du fonctionnaire du service de Santé fut immédiat.

— Ça ne sent pas encore mauvais mais la gangrène n’est sûrement pas loin. Il faut amputer… et encore. La blessure originelle est très haute. Qu’est-ce qui lui a fait ça ?

— Peu importe. Pouvez-vous le soigner ?

La mine scandalisée de l’homme inspira brusquement à Gilles l’envie de le gifler.

— Qui ? Moi ?… Mais, monsieur, je ne soigne pas les esclaves.

— Ce n’est pas un esclave.

— Qu’il soit ce qu’il veut, c’est un Noir… et puis je n’ai jamais procédé à une amputation… tout au moins aussi haut et la dernière remonte à plus de dix ans, ajouta-t-il pour tenter de corriger la mauvaise impression qu’il pouvait lire sans peine sur le visage de Tournemine.

— C’est bien. Dans ce cas, nous allons le conduire à terre. Je sais qu’il y a au moins deux hôpitaux dans cette ville.

— Sans doute, mais je vous conseille d’éviter le déplacement. L’hôpital de la Charité aussi bien que celui de la Providence sont réservés aux militaires, aux marins et aux étrangers de passage… et aussi aux indigents, mais de race blanche. En outre, nous avons atteint la mauvaise saison et les hôpitaux sont pleins de gens atteints de dysenterie, d’angines, de fluxions de poitrine sans compter les rougeoles, les cas de variole et autres saletés. Par extraordinaire, nous n’avons encore enregistré aucun cas de fièvre jaune mais…

— Enfin, coupa Tournemine agacé, ne me dites pas que personne ne soigne les Noirs dans cette île où ils sont plus nombreux que les Blancs ?

— On les soigne quand il y a de la place… et quand ils sont libres. Les esclaves sont, en principe, soignés sur les plantations qui les emploient. Ils ont leurs remèdes de bonne femme, leurs grigris, leurs sorciers. Il y a bien, au Cap, un médecin blanc, le docteur Durand, qui a ouvert pour eux une petite maison de santé pour les esclaves, mais nous avons dû mettre sa maison en quarantaine à cause de trois cas de choléra qui y sont soignés.. Je comprends que cela vous ennuie, monsieur, ajouta-t-il devant la mine sombre de Tournemine, et que vous soyez désireux de remettre cet homme en état. C’est une magnifique « Pièce d’Inde2 » qui, en bonne santé, vaudrait une petite fortune et…

— Je vous ai déjà dit qu’il n’était pas un esclave ! hurla Gilles trop content de l’occasion offerte de se mettre en colère. Donc pas question de vente ou de prix ! Quant à trouver quelqu’un qui me le soigne, soyez certain que je vais m’en occuper moi-même de ce pas. Serviteur, monsieur. Capitaine Malavoine, je veux le canot, des hommes et un brancard. J’emmène Moïse.

Puis, se tournant vers sa femme :

— Lorsque j’aurai trouvé un médecin et qu’il aura donné ses soins à ce malheureux, je le ramènerai à bord pour qu’il examine votre Fanchon. Attendez-moi donc !

— Mais… n’allons-nous pas à terre ? Pourquoi ne pas nous rendre directement à la plantation ? Une fois chez nous…

— La plantation se trouve à une dizaine de lieues, ma chère amie, et Moïse a besoin de soins d’urgence. En outre, avant de faire connaissance avec « Haute-Savane », je dois voir le notaire pour qu’il enregistre ici les actes passés à New York. Mais si vous en avez assez du bateau, peut-être pourrions-nous nous installer quelques jours dans le meilleur hôtel de cette ville. Il doit bien y en avoir…

Le chirurgien-major que Gilles avait complètement oublié après l’avoir malmené toussota pour demander la parole et murmura :

— Si je peux me permettre… il vaudrait bien mieux que madame restât sur ce bateau. Il est certainement beaucoup plus confortable que le meilleur hôtel qui ne vaut pas grand-chose. Autant dire rien, même. Les planteurs de la région ont, en général, une maison de ville, ici. Ou bien ils descendent chez des amis quand ils viennent au Cap pour leurs affaires.

— Comme nous ne connaissons strictement personne, l’affaire est réglée. Merci de votre avis, monsieur. À présent je vais à terre. Capitaine, je vous confie ces dames. Pongo, tu viens avec moi.

Quelques minutes plus tard, à la suite du sloop du service de Santé, le canot du Gerfaut faisait force rames vers la ville et, l’ayant atteinte, ses occupants plongeaient dans un indescriptible chaos de bruits, de couleurs et d’agitation. En effet, les distractions n’étant pas si nombreuses, une bonne partie des habitants du Cap s’était portée à la rencontre des nouveaux arrivants. L’élégance de ce joli navire arrivé sous grand pavois et en saluant du canon, la prestance de ses occupants que plus d’une longue-vue avait détaillés de loin, intriguaient tous ces gens. Ils couraient le long du môle et envahissaient les appontements en un stupéfiant tourbillon de couleurs voyantes qui se détachaient joyeusement sur la blancheur des bâtiments bordant le port et sur la verdure dense qui jaillissait un peu partout dans la ville.