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La majorité de cette foule était noire, café au lait ou vaguement olivâtre suivant le degré de mélange du sang. Les Blancs étaient surtout représentés par les soldats en habit blanc à revers bleus et quelques paysans vêtus de toile grossière et coiffés de chapeaux de paille. Les Noirs étaient vêtus de guenilles, lorsqu’il s’agissait d’esclaves, ou de cotonnades aux teintes vives avec des fichus bariolés de bleu, de blanc ou de rouge sur la tête. Les enfants, eux, allaient tout nus, exhibant de petits ventres ronds et des têtes semblables à des toisons d’agneaux noirs.

Sur la terrasse, abritée par une véranda, d’une belle maison, des officiers et des fonctionnaires portant chemises à jabots de dentelles, culottes de soie et habits à pans carrés largement ouvert, buvaient des punchs glacés en contemplant le spectacle et saluaient les dames, vêtues de mousselines et coiffées de grands chapeaux qui passaient en voiture ou bien à pied suivies d’une ou deux servantes en jupons rayés et madras superbement drapés. Comme Gilles, qui ne prêtait guère attention à la curiosité qu’il suscitait, veillait à ce que ses marins emportassent Moïse aussi doucement que possible, un officier en superbe tenue rouge et or précédé de deux soldats qui, sans trop de douceur, ouvraient la foule devant lui, arriva jusqu’au canot et salua courtoisement le nouveau venu.

— M. le comte de La Luzerne, gouverneur des Îles Sous-le-Vent, me charge, monsieur, de vous souhaiter la bienvenue. Je suis le baron de Rendières, son aide de camp…

— Très heureux ! chevalier de Tournemine de La Hunaudaye, fit Gilles en lui rendant son salut.

— Officier, à ce que je vois, aux gardes du corps de Sa Majesté ? Nous sommes très honorés et je suis chargé, par M. le gouverneur, de vous dire qu’il serait heureux de vous recevoir sur l’heure. Vous apportez, sans doute, des lettres de Versailles et M. le gouverneur…

— N’en dites pas plus, baron ! Il est inutile que je vous laisse vous fourvoyer davantage. Je n’ai aucune lettre de Versailles pour qui que ce soit. L’un des planteurs de cette île, M. Jacques de Ferronnet, m’a vendu sa terre de « Haute-Savane » et je viens tout simplement, en compagnie de mon épouse, Mme de Tournemine, et de quelques serviteurs en prendre possession. Si j’ai, pour aborder Saint-Domingue, revêtu cet uniforme et fait hisser le grand pavois sur mon bateau, c’est pour l’unique raison que je désirais saluer comme il convient le pays qui devient le mien. Rien de plus ! Veuillez donc remercier M. le gouverneur de sa sollicitude et lui dire que j’aurai l’honneur, s’il le veut bien, d’aller lui présenter mes devoirs dès que j’en aurai terminé avec une affaire urgente.

— Mais… que ne venez-vous dès à présent ? Je crois avoir dit que M. le gouverneur vous attendait ?

— Alors, veuillez lui transmettre mes regrets mais j’ai là un blessé, en fort mauvais état, et qui a besoin de soins urgents.

L’air étonné de l’aide de camp fit place à un air franchement scandalisé.

— Voulez-vous dire que vous prétendez faire attendre le gouverneur… à cause d’un nègre ?

— Mes paroles auraient-elles prêté à confusion ? Je croyais pourtant avoir été fort clair. Cet homme va mourir si on ne le soigne pas rapidement et, si vous le permettez, j’estime qu’en face de la mort la couleur de la peau ne signifie plus grand-chose. En revanche, si vous voulez bien m’indiquer le chemin de l’hôpital de la Charité…

Le baron haussa des épaules dédaigneuses.

— Les hôpitaux sont pleins, en cette saison, chevalier, et je crains que vous n’ayez du mal à y trouver de la place, surtout pour un Noir…

— Alors, indiquez-moi l’adresse d’un médecin compétent. Il faut vraisemblablement amputer cet homme et je ne peux tout de même pas le faire moi-même et sur une place publique. Quant à l’emmener jusqu’à ma plantation, c’est impossible. J’ignore d’ailleurs s’il s’y trouve un médecin.

Pris tout entier par sa discussion avec l’envoyé du gouverneur, Gilles n’avait pas prêté attention à un homme assez singulier qui s’était approché du brancard que les marins venaient d’ôter du canot et de déposer à terre en attendant que l’on prît une décision.

À première vue c’était, sous un vieux chapeau de paille effrangé dont le fond troué dressait quelques brins vers le ciel, un étonnant assemblage de barbe et de cheveux dont on ne savait pas très bien si la couleur dominante était le blond ou le gris. Une chemise de matelot rayée et passablement sale s’étalait sous la barbe et, plus bas encore, un pantalon de coutil trop court et troué à deux ou trois endroits laissait voir des mollets nerveux terminés par de grands pieds nus couverts de poussière. Le tout dégageait une puissante odeur de rhum.

D’une main négligente, l’homme avait soulevé la toile qui couvrait Moïse après avoir, d’un grognement féroce, incité au respect le matelot qui prétendait l’en empêcher. On put le voir se pencher sur le malade aux prises avec tous les démons de la fièvre et faire courir sur le membre atteint de longs doigts minces d’une étonnante légèreté. Puis il se redressa.

— Si vous amputez cet homme, monsieur, vous en ferez, pour la vie, un malheureux infirme…

La voix teintée d’un solide accent irlandais était éraillée mais pas vulgaire.

Lâchant Rendières occupé à lui expliquer qu’il aurait toutes les peines du monde à trouver un médecin qui consentît à prendre le blessé en charge, Gilles se tourna vers lui, considérant avec une surprise mêlée d’agacement cet interlocuteur dépenaillé qu’on pouvait, à ses effluves, reconnaître pour un ivrogne patenté sans risque de se tromper.

— Et si on ne l’ampute pas, il meurt. C’est l’avis du chirurgien-major qui vient de venir visiter mon bateau. C’est aussi celui du capitaine dudit bateau…

— Ce n’est pas le mien, dit l’homme tranquillement.

Sous l’ombre du chapeau et d’un buisson de sourcils, Tournemine rencontra le regard de deux yeux verts semblables à de jeunes pousses au printemps. En dépit de l’aspect peu engageant du personnage, ce regard lui fit éprouver une agréable impression de fraîcheur venant après la splendeur légèrement compassée de l’aide de camp.

— Puis-je, sans vous offenser, demander si cet avis est autorisé ? dit-il courtoisement.

— Peut-être… et peut-être aussi que vous n’avez pas le choix. À part ce brave type de docteur Durand qui est aux prises avec le choléra, personne ici ne soignera votre esclave…

— Ce n’est pas un esclave et je ne vois pas pourquoi, si j’y mets le prix, on me refuserait des soins. Mon or, lui, n’a pas la peau noire.

— C’est exact et je serais enchanté de faire sa connaissance car, depuis quelque temps, nous ne nous saluons même plus. Quant aux médecins d’ici, vous en trouverez peut-être un qui se laissera tenter mais il amputera et cet homme, j’en jurerais, en mourra aussi sûrement que si on laisse faire la gangrène. De toute façon, vous n’avez rien à perdre. Même si je n’en ai pas l’air, je suis médecin… et pas plus mauvais qu’un autre.