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— Oh ! que cela m’ennuie de vous contrarier ainsi, dès notre première rencontre, soupira-t-elle de sa voix légèrement zézayante. Mon époux pense qu’il est préférable que vous attendiez d’avoir en main vos actes parfaitement signés et contresignés. Voyez-vous… le gérant de votre plantation, un homme extraordinairement dévoué à ses maîtres, ne peut qu’éprouver un grand chagrin de s’en séparer. C’est… un homme difficile.

— Je sais. Ce n’est pas la première fois que j’entends parler du sieur Simon Legros. M. de Ferronnet m’a prévenu…

— Peut-être un peu trop alors ? M. Legros est dur, brutal même, mais c’est un grand honnête homme et d’un dévouement !… L’arrivée d’un nouveau maître ne l’enchante pas, bien sûr, et tel que nous le connaissons il ne laissera personne franchir le seuil de l’« habitation Ferronnet » sans être bien certain qu’il en est le légitime propriétaire. Il faut donc sinon la présence de maître Maublanc lui-même, au moins des papiers bien en règle. Ne vous offensez pas. Plus tard vous découvrirez combien un serviteur aussi fidèle est chose précieuse…

— Nous verrons cela à l’usage, madame. Eh bien, ajouta-t-il, s’efforçant de dissimuler sa déconvenue sous un sourire courtois, j’attendrai donc le rendez-vous de maître Maublanc à qui vous voudrez bien transmettre mes vœux de prompt rétablissement…

Eulalie Maublanc battit des mains comme une petite fille à qui l’on vient de promettre une robe neuve.

— Que c’est bien d’être si raisonnable ! Que je suis heureuse ! Nous allons nous voir, j’espère. Mais que je suis donc sotte et malapprise. Je vous tiens debout ici, par cette chaleur, sans vous offrir le moindre rafraîchissement ! Fifi-Belle, Fifi-Belle ! Apporte des rafraîchissements tout de suite, paresseuse ! Asseyez-vous donc, chevalier ! Prendrez-vous une orangeade, une raisinade, un punch ?… Je ne vous propose pas de tafia, ce serait indigne de vous.

Une petite négresse, coquettement vêtue d’un jupon de soie rouge sous une candale2 blanche brodée de petites fleurs, un « mouchoir-tête » drapé autour de sa tête ronde et de grands anneaux de cuivre aux oreilles, venait d’entrer portant un plateau chargé de verres qu’elle vint offrir à Tournemine cependant que Mme Maublanc ondulait jusqu’à un sofa où elle s’étendit à moitié, repoussant la mousseline de sa robe pour faire, à son visiteur, place à son côté.

— Venez vous asseoir là et causons un instant. Ce sera une charité envers une pauvre jeune femme très seule. Je m’ennuie tant !… Vous, vous arrivez de France, vous ne pouvez pas savoir. Ici, c’est le bout du monde… et vous, vous venez de France. De Paris et peut-être même de Versailles ? On dit que vous êtes officier aux gardes du corps ?

Pensant que les « on-dit » semblaient aller à bonne allure, Gilles, ne sachant trop comment se débarrasser de cette femme envahissante, prit au hasard un verre qui se révéla être une boisson douceâtre qu’il eût jugée infecte si elle n’eût été convenablement glacée et posa une fesse sur le bout du sofa ne tenant nullement, vu le peu de place qu’on lui laissait, approcher de trop près cette femme dont le lourd parfum de jasmin commençait à l’entêter. D’où il était, sa haute taille lui faisait déjà dominer suffisamment le large décolleté dont le contenu lui paraissait tout à coup singulièrement houleux. Mais il ne put éviter une main trop douce et légèrement moite qui se posa sur la sienne.

— Allons, méchant, ne vous faites pas prier ! Parlez-moi de Versailles. Vous connaissez la reine ?

— J’ai déjà eu l’honneur d’approcher Sa Majesté, mais cet honneur remonte à plusieurs mois et je ne saurais vous donner de nouvelles fraîches de Versailles. Avant de m’embarquer, j’ai séjourné assez longtemps en Bretagne, ma contrée natale, et je viens actuellement de New York.

— Eh bien ! parlez-moi de la reine. Est-elle aussi belle qu’on le dit ? Et qui est son amant, en ce moment ?

Il bénit hypocritement la phrase grossière et maladroite qui lui permettait de monter quelque peu sur ses grands chevaux… et de se relever dignement. En effet, faute de pouvoir l’attirer à elle, la dame avait entrepris de faire elle-même le chemin et se rapprochait dangereusement.

— Madame, dit-il gravement, j’ai peine à croire qu’une personne de votre qualité puisse prêter sa délicate oreille à de tels ragots. J’ai, personnellement, beaucoup de dévotion pour Sa Majesté et je n’ai jamais entendu dire qu’elle eût un amant. Elle forme, avec Sa Majesté le roi, un couple des plus unis. Je vous prie de me permettre de prendre congé… à regret comme bien vous l’imaginez, mais je dois me rendre à présent à l’intendance.

Le soupir qui s’échappa de la poitrine d’Eulalie aurait suffi à gonfler une montgolfière.

— Oh ! déjà ? Nous nous sommes à peine vus. Mais vous reviendrez, n’est-ce pas ?

— Certainement, madame. Après-demain…

Il eut droit à un nouveau soupir, plus gros encore que le premier si possible. Alors, se demandant si la dame n’allait pas lui sauter au cou, il se hâta de baiser la main grassouillette qui lui parut encore plus moite et battit en retraite vers la porte que lui ouvrit la négrillonne. Un instant plus tard, il foulait de nouveau le pavé poussiéreux des larges rues tirées au cordeau du Cap-Français avec l’impression réconfortante d’avoir échappé à un piège.

La chaleur était accablante, mais il eut tout de même l’impression de respirer mieux que dans la fraîche demeure du notaire. Cette mauvaise impression tenait sans doute à l’accueil, un rien trop affectueux, d’Eulalie Maublanc et peut-être au ton louangeur qu’elle employait pour parler de Simon Legros. Le notaire, lui, était sans doute un très brave homme que Gilles était tenté de plaindre d’être lié à ce genre de femme.

S’il n’eût écouté que son tempérament combatif, il eût exigé ses papiers tout de suite (après tout n’importe quel clerc devait pouvoir les lui donner) ou bien il eût laissé entendre qu’il s’en passerait bien pour aller prendre possession de son domaine, mais il s’efforça à quelque patience. Étant nouveau venu, il lui paraissait normal de faire quelques concessions aux manies et coutumes locales et de commencer à s’habituer dès à présent au rythme de vie, forcément ralenti, d’une ville tropicale. Ici, vraisemblablement, le temps ne comptait pas et une attente de deux jours de plus ou de moins ne devait avoir aucune espèce d’importance…

Ayant, de ce fait, du temps devant lui, il s’accorda le loisir d’une promenade à pied à travers cette ville dont il importait qu’elle lui devînt rapidement familière. Pour sa visite au notaire il avait, naturellement, changé de vêtements, troquant son fastueux mais pesant uniforme contre l’une de ces tenues de planteur qu’il avait fait faire à New York dans un coutil blanc à la fois léger et solide : habit à pans carrés et à boutons d’or largement ouvert sur une chemise de fine batiste et une cravate simplement nouée, la culotte assortie disparaissant dans des bottes souples. Un chapeau de paille fine cavalièrement retroussé sur le côté et une canne à pommeau d’or complétaient cette tenue aussi élégante qu’agréable. Mais si Tournemine, en se mettant à la mode du pays, pensait passer inaperçu il se trompait. En dépit de ses trente-sept rues tracées d’est en ouest et des dix-neuf qui les croisaient, en dépit d’un arrière-pays truffé de plantations diverses, le Cap était en fait une assez petite ville où chacun se connaissait et de nombreuses paires d’yeux suivirent la promenade de cet étranger de si haute mine – aussi bien au propre qu’au figuré.

Insoucieux de tous ces regards, il trouva plaisir à plonger dans la foule bruyante et violemment colorée qui, sous les branches ardentes des flamboyants ou les grappes bleues des jacarandas, semblait mener une kermesse permanente. Les Noirs étaient la majorité, mais tous n’étaient pas, tant s’en faut, en guenilles. Les esclaves « de maison » presque tous nés dans l’île et ayant reçu une certaine éducation étalaient des cotonnades claires, fleuries ou rayées, blanches, bleues, rouges et jaunes principalement, de hauts bonnets de mousseline, de gaze ou de foulard pour les femmes. Les affranchis, noirs ou mulâtres, ne se distinguaient des Blancs que par la couleur de la peau et un goût plus prononcé pour les teintes vives. Certains affichaient même un luxe extrême dans le choix des tissus de leurs vêtements et dans leurs bijoux. Auprès de ces hommes et de ces femmes dont le mélange des sangs avait souvent affiné les traits jusqu’à produire d’extraordinaires beautés, les nègres fraîchement débarqués, les « bozales », offraient un contraste frappant, celui de la sauvagerie et de la misère côtoyant l’aisance et la civilisation.