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Au flanc de la montagne dominant la mer, la résidence du gouverneur brillait comme un phare, éclairant les jardins touffus et chargés de senteurs diverses qui l’assaillaient.

Cette ancienne maison des jésuites, abandonnée par eux lorsque l’ordre avait été dissous en 1762, avait été adoptée comme résidence officielle par le comte d’Estaing lorsqu’en 1763 il avait été nommé gouverneur des Îles Sous-le-Vent. Ami du faste, le nouveau représentant du roi avait entrepris, dans la vieille demeure, des travaux considérables, redessinant les jardins et meublant les pièces avec un luxe qui avait laissé pantois ses administrés, mais M. d’Estaing, dont la garde-robe était imposante, ne comportant pas moins de cent chemises et presque autant d’habits, qui apportait avec lui une fabuleuse argenterie, était décidé à mener grand train pour impressionner les colons dont la plupart, il faut bien le dire, vivaient dans des conditions de confort assez moyennes.

Il n’avait réussi qu’à s’attirer une opposition virulente, ses administrés ne se gênant pas pour dire qu’il dilapidait là un peu excessivement les deniers de l’État, et quand, excédé, il avait quitté l’île trois ans plus tard, son successeur, le prince de Rohan, avait jugé préférable de s’installer à Port-au-Prince. Depuis, la résidence était revenue au Cap et les gouverneurs qui s’étaient succédé avaient trouvé quelque plaisir à habiter cette superbe demeure d’où l’on découvrait un admirable panorama et où l’on était rafraîchi par une légère brise changeant agréablement de la lourde chaleur de la ville.

Mais les salons aux boiseries dorées, les meubles aux soieries précieuses et les fleurs qui éclataient un peu partout ne sauvèrent pas les Tournemine de l’ennui d’une soirée mortelle.

En effet, bien qu’il ne fût installé que depuis l’année précédente, le comte de La Luzerne, lieutenant général des Armées du roi, ne se plaisait guère à Saint-Domingue dont il assimilait mal l’atmosphère sensuelle et indolente. C’était avant tout un soldat et un marin, un de ces Normands froids et courtois, quelque peu puritains, dont la race s’est si bien acclimatée à l’Angleterre et il portait avec quelque hauteur ce prénom de César qu’il avait d’ailleurs en commun avec ses deux frères, l’évêque de Langres et le chevalier de Malte qui avait représenté la France outre-Atlantique au moment des premiers soulèvements des Insurgents. Lettré, au surplus, il partageait son admiration entre son oncle Malesherbes dont il prenait les idées généreuses sur l’attribution d’un état civil aux protestants, et les grands hommes de la Grèce antique.

Visiblement, La Luzerne accomplissait une courtoise corvée en recevant ce nouveau venu dont il n’avait guère apprécié le peu d’empressement à se rendre auprès de lui et qui n’offrait plus guère d’intérêt dès l’instant où il n’était pas chargé de mission auprès de lui. Seule, la beauté de Judith rayonnante dans une robe de soie blanche discrètement brodée d’or, son long cou serti dans le haut collier offert par Gilles, mit quelque lumière sur un repas essentiellement protocolaire, servi dans une vaste salle à manger où les serviteurs étaient beaucoup plus nombreux que les convives, chacun d’entre eux ayant, debout, derrière sa chaise, un valet noir en livrée bleu et or dévoué à son seul service. Seule femme avec Judith, Mme de La Luzerne était parfaitement incolore.

La conversation consista surtout en un long monologue du gouverneur touchant les guerres de la Grèce antique. Il travaillait alors à une traduction de la Retraite des Dix Mille et n’en épargna aucun détail à ses hôtes plus ou moins accablés. Cette longue période de silence forcé permit à Gilles de se rendre compte de l’évidente admiration que sa femme suscitait chez le baron de Rendières. Le fringant aide de camp couvrait la jeune femme d’œillades assassines quand il ne laissait pas ses regards évaluateurs s’attarder impudemment sur la courbe de ses épaules nues ou sur les rondeurs de sa gorge.

« Un de ces jours, pensa Gilles agacé, il faudra que je lui administre un ou deux coups d’épée pour lui apprendre à vivre. Ce faquin la déshabille des yeux comme si c’était une esclave sur le marché. »

Aussi quand, le repas achevé, Rendières, qui s’était littéralement rué pour offrir une tasse de café à Judith, resta planté devant elle la mine avantageuse, Gilles, laissant là Mme de La Luzerne qui entamait une conférence sur la dégradation de l’Église dans les îles et ne s’aperçut d’ailleurs pas de son éclipse, alla rejoindre sa femme. À la légère grimace du baron en le voyant paraître, il comprit qu’il n’était pas le bienvenu, mais Rendières dut faire contre mauvaise fortune bon cœur. Le moyen de chercher noise à un mari de cette encolure ?

— Mme de Tournemine me dit que vous comptez vous installer tout de suite sur votre plantation ? J’espère qu’elle se trompe ?

— Et pourquoi se tromperait-elle ?

— Vous n’allez pas, à peine arrivé, priver le Cap de la plus jolie femme qu’on y ait vue depuis longtemps ? Ce ne serait pas amical. En outre, la saison n’est guère agréable pour vivre à la campagne…

— Baron, nous ne sommes pas venus à Saint-Domingue pour y mener une intense vie mondaine mais bien pour y faire pousser de l’indigo et du coton. Mme de Tournemine ne m’a jamais laissé entendre que ce programme lui déplût en quoi que ce soit.

— Parce qu’elle ignore encore l’isolement d’une plantation. Ici, au moins, on vit. Nous avons agréable société, théâtres, concerts. Nous avons les bals du gouverneur et ceux de l’intendant général…

— Au fait, fit Gilles rompant les chiens sans plus de façon, j’espérais en venant ici y rencontrer justement M. de Barbé-Marbois. J’avais certaines questions d’ordre économique à lui poser…

Le sourire, un peu jauni, de Rendières reprit de son éclat.

— M. l’intendant général se trouve à Port-au-Prince pour quelques jours. Vous voyez bien qu’il vous faut rester…

— Pourquoi rester ? « Haute-Savane » n’est qu’à dix lieues environ du Cap… et j’ai de bons chevaux. Madame, je suis navré de vous arracher à si agréable compagnie, ajouta-t-il en offrant son bras à Judith, mais je souhaiterais prendre congé. Il me semble que le temps se couvre de nouveau et je préfère rentrer à bord…

Ignorant la mine offensée de l’aide de camp qu’il crut bien entendre marmonner quelque chose qui ressemblait à « ours mal léché », il entraîna la jeune femme, un peu surprise de cette précipitation, alla avec elle saluer leurs hôtes et quitta le palais du gouverneur.

— N’allons-nous pas être taxés d’une hâte quelque peu discourtoise ? demanda Judith tandis que la voiture redescendait vers la ville par une agréable route bordée d’acajous en fleur.

— Teniez-vous tellement à vous laisser faire la cour par ce fat insolent pendant une heure ou deux de plus ? Personnellement, je ne tenais pas à achever la soirée en lui appliquant quelques soufflets pour lui apprendre comment il convient de regarder une honnête femme…

Il y eut un petit silence puis, soudain, Judith se mit à rire d’un rire peut-être un petit peu tremblant.

— Ma parole, ceci ressemble assez à une scène de jalousie.

À son tour, il se mit à rire.

— Jalousie ? Voilà un mot que l’on n’emploie guère dans notre monde lorsqu’il s’agit d’un couple marié. Cela implique l’amour et l’amour est du dernier bourgeois dans un ménage, vous le savez bien. Non. Je tiens simplement à ce que l’on vous respecte. Vous portez mon nom, il me semble.

— Je crois que, si je pouvais encore garder quelque illusion sur les sentiments que vous me portez, ces illusions cesseraient de vivre à l’instant. On ne saurait dire plus clairement à une femme qu’on ne l’aime pas… ou qu’on ne l’aime plus…