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Un coup de feu claqua, puis un autre tandis qu’une voiture précédée de deux porteurs de lanterne débouchait sur le lieu du combat. L’un des hommes qui tenaient Judith s’écroula.

— Tenez bon, monsieur ! cria une voix d’homme. Mes serviteurs et moi venons à votre rescousse…

— Occupez-vous de ma femme. Moi, je peux tenir, répondit-il tandis que, sous sa terrible gaffe, craquait le crâne d’un de ses assaillants.

Mais ceux qui montaient le canot avaient vu ce qui se passait et faisaient force rames. Deux marins bondirent en voltige sur l’escalier du môle et se jetèrent sur ceux qui essayaient d’entraîner Judith vers une ruelle obscure. Malheureusement, l’un d’eux tomba, frappé d’un coup de couteau et l’autre eût peut-être eu le même sort si le pistolet de l’homme à la voiture n’avait craché de nouveau. Jugeant alors la partie perdue, celui qui restait lâcha Judith et, avec un juron, se jeta dans l’ombre dense de la ruelle où il disparut, bientôt suivi par les deux hommes masqués qui préférèrent s’enfuir, abandonnant leur troupe, à présent réduite à quatre Noirs.

Ceux-ci se virent perdus. Les coups de feu avaient réveillé le port. Des portes et des volets s’ouvraient. Le poste de la Milice, situé à peu près au milieu du quai, lâchait ses hommes qui accouraient en bouclant leurs baudriers. Les assaillants restants choisirent la fuite. Impossible vers la ville où la rue du Gouvernement et la rue de Penthièvre s’animaient, elle l’était encore vers la mer et, lâchant leurs armes, les Noirs s’élancèrent sur le môle, coururent jusqu’au bout et, de là, plongèrent dans l’eau noire sans que personne ait pu les en empêcher. Seuls demeurèrent sur place un blessé et un mort qui gisait dans son sang, la tête ouverte d’un coup de gaffe.

De la voiture, une dame s’était élancée vers Judith qui, terrorisée, était en train de s’évanouir sur l’un des « cabrouets » servant à transporter les marchandises entre les magasins et les bateaux cependant que son mari rejoignait Gilles auprès de sa pile de bois.

— Ma reconnaissance vous est acquise, monsieur, haleta celui-ci en jetant la gaffe dont il venait de faire un si rude usage, mais, en vérité, je ne sais comment vous remercier. Sans votre intervention, je crois bien que nous étions perdus, ma femme et moi.

L’inconnu haussa les épaules avec désinvolture. C’était un homme d’une quarantaine d’années, grand et solidement bâti, avec un visage plein dont l’expression affable et les yeux bleus pleins de naturelle gaieté annonçaient un joyeux vivant mais sans exclure une certaine énergie qui devait aller éventuellement jusqu’à la dureté. Irréprochablement habillé de soie grise brodée d’argent, il ne portait pas de perruque, s’étant contenté de resserrer dans un ruban de soie noire noué sur la nuque ses cheveux poivre et sel qui semblaient d’ailleurs avoir quelque peine à rester attachés.

— Vous vous défendiez assez bien, il me semble, fit-il en riant, et vous auriez sans doute tenu jusqu’à l’arrivée de ces marins. Les vôtres, sans doute ? ajouta-t-il en voyant le chef de nage du bateau s’approcher d’eux, le bonnet à la main.

— Les miens, en effet. Je me nomme Gilles de Tournemine et nous rejoignions notre bateau que vous voyez là, ma femme et moi, après un souper chez le gouverneur, lorsque nous avons été attaqués. Me ferez-vous l’honneur de me dire à qui je dois tant ?

— Vous ne me devez rien du tout, sinon la revanche en cas de besoin. Mon nom est Gérald Aupeyre-Amindit, baron de La Vallée. Je suis planteur de café sur la côte nord, vers le Gros Morne. C’est la chance qui a voulu que, rentrant du théâtre, j’aie voulu passer par ici afin de voir si un navire sur lequel j’ai des intérêts et que l’on a signalé avant l’orage de ce soir est entré au port ou, tout au moins, en rade. Mais, j’y pense, vous pouvez peut-être me renseigner ? Avez-vous vu entrer un gros brigantin nommé le Marquis noir ?

— Je n’ai vu entrer aucun bateau après l’orage, tout au moins jusqu’à ce que je quitte mon bord vers neuf heures. Qu’y a-t-il, Germain ? ajouta Gilles à l’adresse de l’homme qui s’était approché.

— C’est Petit-Louis, monsieur. Il a pris un mauvais coup de couteau. Faudrait s’en occuper.

— Qu’à cela ne tienne, dit La Vallée. Portez-le dans ma voiture, on va le conduire à l’hôpital de la Charité.

— Vous êtes l’amabilité même et j’espère que vous ne m’en voudrez pas si je vous dis que je n’ai guère confiance en cet hôpital. En revanche, si vous pouviez me dire où se trouvent le marché aux herbes et la boutique d’un Chinois nommé Tsing-Tcha ?…

Il n’aurait jamais cru produire un tel effet. Pris d’une quinte de toux, le baron jeta vers le groupe formé par sa femme, Judith et une grosse négresse qui était accourue en renfort, un regard affolé. Puis, rassuré, car, apparemment, ces dames ne lui prêtaient aucune attention :

— Parlez plus bas, s’il vous plaît ! Naturellement, je connais Tsing-Tcha… comme tous les hommes de l’île. Ce vieux forban vend des drogues géniales et, surtout, certains aphrodisiaques grâce auxquels un eunuque pourrait repeupler un désert. Malheureusement, nos femmes aussi le connaissent… de réputation tout au moins et n’aiment guère que l’on prononce son nom devant elles. Mais, dites-moi, croyez-vous que ce soit de ça qu’ait besoin votre blessé ?

Gilles n’avait pu s’empêcher de rire.

— Non, bien sûr, mais si vous vouliez bien indiquer le chemin à Germain, j’en serais heureux tout de même. Germain, allez chez ce Chinois et ramenez-moi le docteur Finnegan.

Mais Germain n’eut même pas le temps de prendre la direction que lui indiquait La Vallée. Il s’élançait déjà quand un autre marin vint dire que l’homme venait de mourir et, ramenés à la pénible réalité, Tournemine et son compagnon ne purent que constater qu’en effet il n’y avait plus rien à faire.

— Emportez-le au bateau, ordonna le chevalier. Demain, nous irons chercher un prêtre et nous l’immergerons dans la rade. Ramenez-le maintenant, puis revenez nous chercher, Mme de Tournemine et moi. Oui, sergent, je suis à vous…

Ces derniers mots s’adressaient au chef de l’escouade de la Milice qui, pour la forme plus que pour autre chose et uniquement d’ailleurs parce qu’il s’agissait visiblement de notables, venait poser quelques questions. Tournemine lui retraça rapidement ce qui s’était passé, ajoutant qu’arrivé le matin même il ne comprenait pas pourquoi on l’avait attaqué, à moins qu’il ne s’agît de gens qui en voulaient à sa bourse.

— J’ai peine à le croire car deux hommes blancs, masqués, commandaient cette troupe et se sont enfuis quand les choses ont mal tourné pour eux, ajouta-t-il.

— Nous avons un prisonnier. Un blessé. Mais il peut encore parler et vivre suffisamment pour être pendu.

Assis par terre au milieu des soldats qui le gardaient, l’homme, un Noir à la peau très sombre, geignait doucement en comprimant sa cuisse qu’un coup de gaffe avait déchirée. Il roulait de gros yeux blancs d’où coulait un flot incessant de larmes et semblait ne rien comprendre aux questions que lui posaient les miliciens.

— Il ne doit pas y avoir longtemps qu’il est arrivé d’Afrique, dit La Vallée. À première vue, je dirais que c’est un Agoua de la Côte-de-l’Or ou un Mina…

— Je vous admire de vous y connaître ainsi. Pour moi, un Noir est un Noir, plus ou moins foncé, voilà tout !