— Quoi ça ? demanda l’Indien.
— Quelque chose de très précieux, cher confrère. Un baume que mon ami Tsing-Tcha compose avec divers ingrédients, mais surtout la résine tirée d’une plante d’ici que les Indiens arawaks nommaient guayacan. Cela donne d’excellents résultats dans un tas de cas. Taillé comme il l’est, ce gaillard devrait être debout dans un ou deux jours. Il a d’ailleurs l’air de se trouver très bien avec vous.
Moïse, en effet, offrait l’image même de la sérénité. Son regard, clair à présent, avait perdu toute expression de souffrance ou de fureur et, en acceptant le bol que lui offrait Pongo, il eut un bref sourire que l’Indien lui rendit et Gilles eut l’impression soudaine que quelque chose d’impalpable et de solide pourtant s’était tissé entre ces deux hommes nés aux antipodes l’un de l’autre, qui, de couleur différente, ne pouvaient se comprendre par la voie des paroles et pourtant s’entendaient.
— Parlons de vous, à présent, dit Finnegan qui, après avoir rabattu ses manches, commençait à ranger sa trousse. Je vais tout de suite lever un de vos doutes sur l’affaire d’hier. Maître Maublanc était peut-être trop malade pour vous recevoir mais, hier soir, chez Lallie-Fleurie, la putain quarteronne qui est sa maîtresse et qui donnait à souper à quelques officiers de la garnison, il a fort bien tenu sa partie à la bouteille et au lit. Lallie, qui est une amie, m’a même appelé à la fin de la nuit pour recoudre une de ses filles qu’il avait mise à mal. Il est vrai qu’en fin d’après-midi, Maublanc avait envoyé Césaire, son valet à tout faire, chez Tsing-Tcha pour être sûr d’être en forme…
À mesure qu’il parlait, tout s’éclairait dans l’esprit de Gilles. C’était le notaire qui avait prévenu Legros, c’était lui encore qui avait envoyé son valet attendre la troupe destinée à l’assassiner à son arrivée au Cap. Les deux hommes étaient de mèche ! De là ce retard apporté à lui remettre les papiers définitifs. Inutile de les donner à un homme qui, selon le notaire, n’avait plus beaucoup de temps à vivre… Ensuite, on ne se serait pas donné beaucoup de peine pour chercher les héritiers de la plantation dont Legros deviendrait le maître de jure après l’avoir été de facto. Et le tout sans bourse déliée…
— Si j’étais vous, fit la voix traînante du médecin, je boirais quelque chose de frais et essaierais de me détendre. Vous êtes si rouge que je crains de vous voir éclater… Qu’avez-vous en tête ?
— Vous devriez vous en douter. Je vais de ce pas chez ce notaire du Diable pour lui administrer la correction qu’il mérite après quoi, papiers ou pas, je vais chez moi, vous entendez ? Je vais à « Haute Savane », hurla-t-il furieux. On s’est assez moqué de moi, ici. À présent, c’est à moi de rire. Quant à ce Legros dont on me rebat les oreilles, j’en aurai fini avec lui avant ce soir. Pongo ! Va dire au capitaine Malavoine qu’il arme dix hommes et Pierre Ménard et qu’il m’envoie le tout devant la maison de maître Maublanc, rue Dauphine, dans une heure. Puis prépare-moi un sac pour trois ou quatre jours et prépare-toi toi-même ! Docteur, nous nous reverrons bientôt. On va vous montrer l’autre malade…
— Un instant, si vous le permettez.
— Quoi encore ?
— Votre proposition de devenir le médecin de votre plantation tient-elle toujours ? Je suis prêt à l’accepter.
— Tiens donc ! Simon Legros aurait perdu de son pouvoir maléfique à vos yeux. ?
— Nullement, bien au contraire. Mais ce qui va se passer là-haut risque d’être intéressant et vous savez combien j’aime m’instruire…
— En ce cas, je suis d’accord. Neuf cents livres par trimestre logé et nourri. L’êtes-vous aussi ?
— Nourri… et abreuvé ?
— Autant que vous voudrez à condition que votre pied reste ferme et votre main sûre.
— Soyez tranquille. Un Irlandais qui ne saurait pas boire ne serait pas un véritable Irlandais. Je vous rejoindrai, moi aussi, devant la maison du notaire.
Laissant Finnegan s’occuper de l’esclave noir ramené la veille, Gilles remonta sur le pont. Mais ce fut pour y trouver l’équipage rangé en bon ordre devant un corps cousu dans une toile à voile. Un prêtre en surplis, flanqué d’un enfant de chœur et d’un encensoir, était en train de prendre pied sur le tillac. L’heure était venue de rendre les derniers devoirs à Petit-Louis, le marin courageux qui s’était fait tuer la veille en défendant Judith et Gilles, en face de ce fuseau de toile qui attendait d’être confié à la mer, pensa que le compte de Simon Legros s’alourdissait singulièrement, que l’entente entre lui-même et le gérant de « Haute-Savane » n’était plus possible et que seule la mort pouvait trancher le débat. Peut-être la meilleure solution serait-elle de tirer à vue sans entamer la discussion…
L’une après l’autre, les quatre femmes qui habitaient le bateau apparurent, la tête couverte d’un voile sombre, et vinrent prendre place à la gauche du corps où elles s’agenouillèrent.
C’était la première fois que Fanchon reparaissait sous le soleil et Gilles n’y fit aucune attention. La camériste suivait Judith comme son ombre, une ombre visiblement inquiète de l’accueil qu’il pouvait lui réserver, mais le chevalier était décidé à ignorer cette fille jusqu’à ce que ses intempérances de langue lui donnent l’occasion de s’en débarrasser définitivement. Il ne vit donc pas le regard mi-implorant mi-angoissé dont elle le gratifiait. Lui-même regardait Madalen sagement agenouillée auprès de sa mère, mains jointes et les yeux baissés. Depuis que le navire avait jeté l’ancre, la jeune fille avait passé de longues heures, accoudée au bordage, contemplant l’étonnant décor, si nouveau pour elle et, surtout, cet océan bleu, si bleu qu’il était difficile de croire que ses vagues indigo fussent l’aboutissement des profondes lames vertes ou grises dont les embruns furieux fouettaient si souvent la terre bretonne. Elle semblait rechercher surtout la compagnie du capitaine Malavoine et Gilles, furieux, avait bien dû constater qu’elle s’esquivait, avec une excuse timide, chaque fois qu’il avait essayé de s’approcher d’elle.
Là encore, elle n’avait pas eu un regard pour lui et Gilles savait bien qu’elle le fuyait systématiquement, voyant en lui une assez bonne imitation du Diable. Pourtant, elle l’aimait, elle le lui avait dit mais, apparemment, cet amour-là n’était pas disposé à toutes les concessions, à tous les abandons et, bien souvent depuis le départ, Tournemine avait maudit la présence d’Anna Gauthier, toujours dressée comme un rempart entre sa fille et l’amour qu’il lui vouait. Mais peut-être, après tout, valait-il mieux qu’il en fût ainsi. S’il n’y avait eu que Pierre qui vivait totalement avec l’équipage, heureux comme un Breton peut l’être sur la mer, Gilles savait bien qu’aucune force humaine ne l’eût retenu d’entrer un soir dans la cabine de Madalen. Le Diable seul savait ce qu’il se fût passé alors entre lui et une fille pour laquelle les aspirations normales d’un corps humain étaient autant de péchés mortels.
À la minute présente, agenouillée dans sa simple robe de toile bleue au décolleté pudiquement caché par un fichu blanc, elle trouvait le moyen d’être plus désirable encore que la fille au palanquin dans sa nudité totale et ce fut assez distraitement que Gilles écouta les prières du prêtre tant son regard trouvait de joie à caresser la douce forme agenouillée. Et pas un instant il n’eut conscience du regard chargé de haine dont Fanchon enveloppait Madalen…