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— … qu’il était grand dommage que la bande d’assassins que votre ami Legros a lancée sur moi et sur ma femme ait manqué son coup ? Que voulez-vous, on ne peut pas toujours gagner… À présent, monsieur le notaire, ayez donc la bonté de me remettre sur l’heure mes actes de propriété dûment régularisés…

— Mais cela ne peut se faire si vite ! s’écria l’autre d’une voix de fausset qui trahissait sa peur. Je vous avais prié de revenir demain afin que…

— … que vous ayez le temps, peut-être, de faire sauter mon bateau, par exemple ?

Tirant sa montre, Gilles vérifia qu’elle donnait bien la même heure que l’élégante pendule de bronze doré posée sur une console.

— Vous avez exactement cinq minutes pour vous exécuter, Maublanc ! À huit heures vingt-cinq exactement, je vous transforme en passoire si je n’ai pas mes papiers.

Et, remettant sa montre dans sa poche, il prit l’un de ses pistolets qu’il arma tranquillement, détournant du bout du canon l’impétueuse Eulalie qui tentait de se jeter sur lui.

— Prenez garde, belle dame. Mon pistolet est des plus sensibles et pourrait bien partir tout seul. Allons, Maublanc, passez devant et menez-moi à votre cabinet. Pendant ce temps mon écuyer que voici veillera à ce que votre femme ne fasse rien d’inconsidéré.

L’aspect de Pongo qui lui offrait une horrible grimace fit pousser des cris épouvantés à la dame.

— Mon Dieu, qu’est-ce que cela ? Qu’est-ce que c’est que cet homme ?

— Un Iroquois, chère dame… et un grand sorcier. Si j’étais vous je mettrais un châle ou quelque chose d’un peu moins transparent en son honneur.

— Vous ne voulez pas dire qu’il pourrait me… me violer ?

Ce fut Pongo qui se chargea de la réponse.

— Moi homme de goût ! Moi jamais violer baleine !

— Tu n’es vraiment pas galant, fit Gilles en riant. En avant, cher tabellion ! Vous avez déjà perdu une minute…

L’effet fut magique. Trente secondes plus tard, dans son cabinet dont les jalousies n’avaient pas encore été relevées, maître Maublanc contresignait fiévreusement le contenu d’une chemise qui se trouvait d’ailleurs seule sur sa table de travail.

Debout devant lui, Gilles, son pistolet toujours à la main, le regardait faire, attendant son tour de parapher les pièces officielles. Une vague pitié dont il n’aurait jamais pu dire d’où il la tirait lui venait pour ce gros homme suant la peur autant que la sueur.

— Comment avez-vous pu, vous, un homme de loi, vous faire le complice d’un bandit comme ce Legros ? demanda-t-il au bout d’un moment.

Surpris par l’aménité du ton, Maublanc resta un instant la plume en l’air. Il regarda son étrange client d’un air de doute puis son regard inquiet fila vers la porte comme s’il craignait d’être entendu. Enfin, il lâcha un gros soupir et murmura entre ses dents :

— Vous venez d’arriver ici, monsieur, et vous venez de France où les choses sont ce qu’elles paraissent être… ou à peu près. Ici, les choses ne sont pas toujours fidèles à leurs apparences… et tel notable, riche et considéré, par exemple, peut s’y trouver plus misérablement asservi que n’importe quel esclave…

Il sabla ses écritures, trempa de nouveau la longue plume d’oie dans l’encre mais, au lieu de l’offrir à Tournemine, la garda un instant dans l’encrier. Il semblait livrer une sorte de combat intérieur contre les paroles qu’il brûlait de prononcer.

— … Écoutez, monsieur de Tournemine, vous me semblez un homme de bien et je ne peux vous reprocher la brutalité de vos réactions en face de ce qui vous est arrivé.

— Vous êtes bien bon.

— Je vous en prie, laissez-moi parler. C’est déjà assez difficile mais je voudrais que vous entendiez raison. Vous êtes très légitimement propriétaire de « Haute-Savane »… pourtant, je vous supplie d’y renoncer.

— Comment ? Vous voulez que…

— Que vous acceptiez une proposition de vente convenable. Je vous rachète la plantation au nom de Simon Legros. Ce serait, croyez-moi, infiniment plus sage. Vous êtes jeune, vous êtes noble, vous êtes riche, vous êtes beau. Vous avez une jeune femme dont on dit déjà qu’elle est de la plus rare beauté. N’allez pas perdre tout cela dans le creuset d’enfer que représente cette plantation, la plus belle de l’île peut-être, celle où il ferait sans doute très bon vivre si elle n’était au pouvoir…

— … d’un homme qu’il est grand temps d’éliminer. Et c’est ce que je vais faire et sans perdre un instant, croyez-moi.

— Vous ne m’avez pas laissé achever ma phrase. J’allais dire qui est au pouvoir des dieux vaudous et sur laquelle pèse la pire malédiction. Le jeune Ferronnet a agi très sagement en fuyant après la mort de ses parents. Damballa, le dieu-serpent, et ses horribles maléfices règnent là-haut et Simon Legros est, par personne interposée, son dévoué serviteur.

Sa voix, feutrée de terreur, était à peine audible, pourtant, non seulement il ne réussit pas à communiquer sa peur à Tournemine mais, soudain, la pièce s’emplit d’un énorme fou rire qui jeta Gilles assis sur une chaise, littéralement plié en deux.

— Un dieu-serpent, à présent ! s’écria-t-il quand il réussit enfin à calmer son hilarité. Il ne nous manquait plus que ça ! Et, naturellement, il sue le maléfice comme un toit percé un jour de pluie. Non mais, pour qui me prenez-vous ?

Sa gaieté venait de faire place à une froide colère. Empoignant le notaire par sa chemise, il l’obligea à se lever et se mit à le secouer avec tant d’énergie que ladite chemise n’y résista pas.

— … Je commence à en avoir assez de toutes ces fariboles. Ma parole, c’est une conspiration ! J’admets que mon arrivée ne fasse plaisir à personne ici et à votre Legros moins qu’à tout autre, mais, sachez-le, une bonne fois pour toutes, je ne suis pas un gamin qu’on fait fuir avec des histoires de sorcières et de revenants. Vous avez compris ? Alors parlons choses sérieuses, donnez-moi cette plume et finissons-en. J’ai à faire.

Aussi brutalement qu’il l’avait empoigné, il laissa retomber Maublanc qui resta un instant sans réactions dans son fauteuil, reprenant son souffle. Sans un mot, il tendit la plume, indiquant de l’autre main les endroits où Tournemine devait apposer sa signature…

Ce fut quand le maître de « Haute-Savane » jeta enfin la plume qu’il reprit :

— Vous ne me croyez pas, chevalier, et vous avez tort. Que savez-vous au juste de Simon Legros ?…

— Que c’est une brute et très vraisemblablement un assassin car on m’a dit que M. et Mme de Ferronnet ne sont pas morts d’une mort absolument naturelle, qu’il est un bourreau pour les esclaves et une terreur pour ceux qui lui déplaisent. Enfin, qu’il a pour maîtresse une certaine Olympe qui passe pour sorcière…

— Qui est une sorcière et de la pire espèce ! Qui tombe en son pouvoir, mort ou vivant, ne s’en échappe pas car tous les démons de la nuit, des forêts et des abîmes lui obéissent. Ne plaisantez pas avec cela, monsieur, c’est un danger réel et la folie guette ceux dont l’esprit est assez faible pour se laisser envahir par l’horreur.

— Mon esprit à moi est des plus solides. Mais que venez-vous de dire. Mort ou vivant ? Qu’entendez-vous par là ?

— Que sur cette terre les morts peuvent reparaître… que M. de Ferronnet a bien été assassiné, en effet, et a été très chrétiennement enterré. Pourtant j’en sais qui l’ont vu, de leurs yeux vu, travailler comme un esclave sur la terre d’une vieille négresse dans un coin perdu du Gros Morne…

Interloqué, Gilles regarda le notaire comme s’il devenait fou mais il n’y avait sur lui aucune trace de démence. Cet homme croyait chacun des mots qu’il prononçait et sa terreur n’était pas feinte. Le chevalier comprit que sa mise en garde était sincère. D’une manière ou d’une autre Legros et sa sorcière le tenaient en leur pouvoir et il était, à présent, au-delà de tout raisonnement même simpliste. Il eut pitié de lui et cessa de le brutaliser même en paroles.