— Êtes-vous certain qu’elle va cesser ? Je me suis laissé dire qu’en cette saison elle pouvait durer plusieurs jours.
— Sans doute mais aujourd’hui elle ne devrait pas durer. Ce n’était qu’un très gros orage.
Au coude de la rivière s’élevait un ajoupa2 à moitié ruiné qui avait servi jadis à quelque boucanier et devait servir encore si l’on en croyait les traces d’un grand feu encore visibles. La petite troupe s’y arrêta à l’abri de ce qui restait du toit. On mangea des bananes cueillies sur place et on but une bonne rasade aux gourdes de rhum pendues aux selles de Tournemine et de Pierre Ménard. La chaleur de l’alcool permit à chacun d’oublier qu’il était trempé comme un barbet.
Et puis, brusquement, la pluie s’arrêta comme l’avait annoncé le docteur. À la manière d’un rideau qui se lève, le ciel tout à coup dévoila l’ardent soleil qui, d’un seul coup, incendia la terre, ramenant la grande chaleur du milieu du jour. La rivière s’apaisa peu à peu, les flaques d’eau se mirent à fumer au creux des ornières et s’évaporèrent lentement. Les hommes eurent trop chaud sous leurs casaques de toile mouillées et les chapeaux, dégouttant d’eau l’instant précédent, redevinrent des parasols. Sur le ciel redevenu bleu, les mornes velus d’épaisses forêts reparurent nettement dessinés. Le paysage retrouva soudain tout son charme.
En bon ordre, la petite troupe franchit la rivière bordée de bambous et de cocotiers tandis qu’apparaissait une troupe de filles noires aux jupons haut troussés qui portaient sur leurs têtes de larges corbeilles de linge. Une grosse négresse ventrue les dirigeait et, sans un regard vers les cavaliers, elles déballèrent leur ouvrage et se mirent à laver le linge en le frappant à grands éclats sur de larges pierres plates. Liam Finnegan désigna, en amont du gué, un gros cocotier penché au-dessus de l’eau et une pierre blanche dressée auprès de son pied.
— Cela marque la limite de votre part de la rivière, dit-il à Gilles. Tout ce qui est à notre gauche appartient à « Haute-Savane ». Derrière cette haie, vous allez pouvoir contempler vos premiers champs d’« herbe bleue »…
En effet, des barrières de bois doublées de haies de bambous épousaient à présent le côté gauche du chemin. Gilles s’approcha, écarta les branches bruissantes et découvrit sagement alignés en longues files tirées au cordeau de petits arbustes dont les feuilles pennées étaient d’un joli vert tendre agrémentées de cônes de fleurs roses. Une haie de citronniers, recoupée de canaux d’irrigation, séparait ce champ des autres cultures de la plantation.
— Ce n’est pas de l’herbe et elle n’est pas bleue, fit Gilles qui, en dépit de ce qu’il avait pu lire, pensait que la teinte indigo apparaissait tout de même quelque peu sur la plante.
Finnegan se mit à rire.
— Ici, tout ce qui n’est pas arbre est herbe, même la canne à sucre, je crois bien. Quant à ce bleu magnifique auquel vous pensez, il apparaît pendant le trempage des feuilles. Ne me dites pas que vous êtes déçu.
— Vous ne le croiriez pas et vous auriez raison. Ce que j’aime moins, c’est ceci…
« Ceci » c’était la vingtaine d’esclaves noirs, des femmes et des vieillards pour la plupart, qui, vêtus de haillons sales, arrachaient les mauvaises herbes sous la surveillance de deux mulâtres armés de fouets à longues lanières. Leurs yeux vifs allaient de l’un à l’autre des misérables travailleurs enregistrant la moindre défaillance, le plus petit ralentissement. Le fouet alors s’envolait au bout d’un bras musclé et s’abattait cruellement sur un dos, autour d’une paire de jambes…
Avec horreur, Gilles vit que ces gens étaient maigres à faire peur et devaient faire appel à tout ce qui pouvait leur rester d’énergie pour continuer leur labeur.
— Je croyais, gronda Gilles, que le Code noir ordonnait au planteur de nourrir convenablement ses esclaves ou de leur laisser du temps libre pour cultiver de petits lopins de terre…
— C’est écrit, en effet, sur le papier… mais pas dans la cervelle de certains planteurs et surtout pas dans celle de Simon Legros. Son système, à lui, c’est d’épuiser graduellement son cheptel et de le remplacer en partie à chacune des arrivées des navires négriers. Les esclaves, ici, sont nourris à peine. Ceux-ci en tout cas n’en ont plus pour longtemps mais le navire qui vient d’entrer amènera les remplaçants. Hé là ! Mais que faites-vous ?
La question était inutile. Écartant la haie de bambous, Tournemine venait de sauter dans le champ. L’un des surveillants occupé à cingler furieusement le dos décharné d’une vieille femme qui venait de s’abattre sur l’un des arbustes était tout proche de lui. En un clin d’œil, le chevalier lui eut arraché le fouet meurtrier et d’un magistral coup de poing l’avait envoyé mordre la poussière.
Étourdi par la violence du coup, l’homme resta étendu un instant mais, déjà, son compagnon accourait, le fouet haut, prêt à l’abattre sur l’imprudent qui osait s’interposer entre eux et leur sinistre justice. Froidement, alors, Gilles tira son pistolet, le braqua dans la direction de l’homme qui arrivait sur lui.
— Jette ça ! ordonnait-il. Sinon, je te loge une balle entre les deux yeux.
Le surveillant s’arrêta net, exactement comme si la balle annoncée l’avait touché. Le fouet tomba de son poing. Pendant ce temps, l’autre se secouait, cherchant à retrouver ses esprits pour se relever.
— De quoi vous vous mêlez ? grogna-t-il. Attendez un peu que le patron apprenne qu’un foutu étranger a osé…
— Le patron, c’est moi ! Je suis le nouveau maître de cette plantation et vous allez apprendre rapidement que je suis un maître qui entend être obéi. Comment vous appelez-vous ?
Les deux hommes se regardèrent. Celui qui était debout vint aider celui qui était à terre à se relever mais le pistolet était toujours braqué sur eux et Gilles vit la peur passer dans leurs yeux.
— Moi, c’est Labroche, lui, c’est Tonton… vous êtes vraiment le nouveau patron ?
— Il n’y a aucun doute là-dessus, fit la voix traînante de Finnegan qui avait lui aussi franchi la haie. Vous avez devant vous le chevalier de Tournemine et il est, le plus régulièrement du monde, le maître de « Haute-Savane ». Alors, je vous conseille d’obéir.
Celui qui s’appelait Labroche haussa les épaules et remonta la ceinture de son pantalon.
— On demande pas mieux mais on voit pas pourquoi le maître a frappé Tonton. On ne fait rien d’autre que notre boulot tout juste comme m’sieur Legros, le gérant, l’ordonne. Ce sont tous des bourriques, ces moricauds. Y connaissent que le fouet…
— Dites que vous, vous ne connaissez que ça ! Ces malheureux tiennent à peine debout. Jetez donc un coup d’œil à cette femme, docteur… Il faut la soigner.
Finnegan n’eut besoin que d’un instant d’examen.
— C’est inutile ! Elle est morte. Le cœur a lâché.
— Alors, vous deux, vous allez ramener cette équipe à ses cases, les faire reposer et leur donner à manger. Vous entendez ? À manger et tout de suite !
— Et le désherbage, alors ? osa Labroche avec insolence. Qui c’est qui va le faire ? Nous ?
— Pourquoi pas ? Ça pourrait parfaitement venir si mes ordres ne sont pas exécutés à la lettre ! Allez ! Ramenez ces vieux et ces femmes ! Demain vous mettrez au désherbage une équipe plus solide. Et plus question de les faire marcher à coups de fouet, vous entendez ? Allons, faites-leur arrêter ce travail…
Car, dans leur terreur constante, les esclaves, en dépit de l’intérêt que représentait pour eux la scène qui venait de se dérouler, n’avaient pas interrompu un instant leur ouvrage. Ceux qui venaient après la vieille femme abattue avaient simplement enjambé son corps. Mais ils se figèrent tous, aussi immobiles que des statues, au coup de sifflet du surveillant. Et il fallut un autre ordre pour qu’ils se missent en marche vers leur cantonnement, emportant à plusieurs la dépouille de leur compagne.