Les fouets qu’il avait ramassés entre les mains, Gilles regarda le lamentable cortège, conduit par ses deux surveillants, disparaître derrière le rideau de citronniers vers les quartiers habités. Puis tendant les longues tresses de cuir à Pongo, il lui dit :
— Emporte ça ! On brûlera ces horreurs. J’entends n’avoir que des serviteurs bien traités.
— J’espère, dit Finnegan, que vous n’avez pas dans l’idée un affranchissement massif de tous vos esclaves ? Ce serait une folie car beaucoup ne sont pas prêts à accepter une totale liberté. Ce sont, pour la plupart, des enfants craintifs mais d’autres sont de vrais sauvages, des brutes affamées de vengeance et qui peuvent être sanguinaires.
— Chacun sera traité selon ses mérites et ses capacités. Croyez-moi, je saurai châtier qui mettra en danger l’ordre et la tranquillité de la plantation. J’achèterai même d’autres esclaves si les besoins de la culture l’exigent mais ils ne connaîtront ni le fouet ni la torture. En contrepartie, j’abattrai sans pitié les brutes dangereuses. N’est-il pas possible de n’avoir que des travailleurs conscients ?
— Si. Il existe un statut que les planteurs emploient pour ceux de leurs esclaves particulièrement intelligents et dévoués. C’est une semi-liberté qui leur permet de vivre à leur guise pourvu qu’ils restent attachés à la plantation. On les appelle les « libres de savane ». L’affranchissement, lui, leur permet d’aller où ils veulent et de bâtir leur vie comme ils l’entendent. Les surveillants et leur « commandeur » qui est leur chef sont en général des « libres de savane » et comme tous les êtres mineurs ils abusent de leur pouvoir.
— J’étudierai tout cela à loisir. À présent, il est temps d’aller voir à quoi ressemble le sieur Legros. Je pense que l’habitation n’est plus très loin ?
— Après le tournant que fait le chemin, là-bas, vous serez presque devant le portail d’entrée. Attendez-vous à une surprise : la maison que l’on appelait jusqu’à présent l’« habitation Ferronnet » est l’une des rares très belles maisons de l’île. Le vieux Ferronnet avait un peu la nostalgie de son pays d’Anjou et il a fait reconstruire sa demeure avec une certaine élégance. Le comte d’Estaing lui avait prêté l’architecte qui a travaillé pour lui à la résidence. Cela n’a pas été une bonne idée car le pauvre Ferronnet y a perdu la vie. Il n’y a peut-être pas, d’ailleurs, que Simon Legros qui serait prêt à tuer pour posséder ce petit palais…
Ce rappel de l’ancien propriétaire ramena dans l’esprit de Gilles les confidences terrifiées du notaire et il raconta à l’Irlandais l’étrange histoire qu’il venait d’apprendre. Finnegan appartenant, selon lui, à la catégorie des sceptiques, il s’attendait à l’entendre rire. Or, tout au contraire, il le vit pâlir et même se couvrir d’un rapide signe de croix.
— Ne me dites pas que vous croyez à ces contes de bonne femme. Pas vous ?
Finnegan tourna vers lui deux prunelles éteintes qui ressemblaient à deux cailloux verts.
— Pourquoi pas moi ? Je suis irlandais, ne l’oubliez pas. Ici tout est possible, même l’invraisemblable… En tout cas, il faudra éclaircir cette histoire coûte que coûte, car elle est très grave. Jusqu’à présent, que je sache, ces pratiques n’ont eu pour victimes que des Noirs ou de rares « petits Blancs3 », jamais un « grand Blanc ». Si cela est prouvé, Legros mourra sur la roue et sa sorcière pourrait bien voir se rallumer pour elle les flammes d’un très médiéval bûcher… Tenez, voici l’entrée !…
Stupéfait, Gilles se crut un instant ramené en France par quelque tour de magie. Devant lui, haut perchés sur des piliers élégamment taillés, des lions de pierre gardaient une majestueuse allée de grands chênes au bout de laquelle sur une colline s’étalait une longue maison rose pâle entourée de vérandas à arcades supportées par d’élégants pied-droits. Un grand toit dont les- ardoises fines brillaient d’un éclat bleuté sous le soleil coiffait l’unique étage dont les hautes fenêtres s’ornaient de balcons de fer forgé travaillés comme des dentelles.
Ce n’était pas un château, tout juste un manoir mais d’un charme si prenant que Gilles sentit que son cœur lui échappait pour s’en aller vers cette douce maison. Une joie profonde l’envahit en même temps qu’une sorte de timidité. Il était là, au bord de la longue allée ombreuse, comme un Hébreu de la grande époque au bord de la Terre promise. Il en emplissait ses yeux sans réussir à se résoudre à y entrer.
— Beau wigwam ! commenta la voix tranquille de Pongo. Dommage lui habité par bêtes puantes !
Tournant vers lui un visage étincelant de joie, Gilles s’écria :
— Nous allons les chasser, Pongo ! Nous allons les chasser tout de suite même. En avant !
Et, arrachant son chapeau qu’il agita frénétiquement, le nouveau maître de « Haute-Savane », hurlant comme un Comanche, lança son cheval au grand galop dans le dense et frais tunnel que formaient les grands chênes. Les autres s’élancèrent derrière lui et bientôt toute la troupe débouchait au grand soleil, auprès d’un grand bassin circulaire où pleurait une fontaine et juste devant un large escalier montant vers un perron arrondi.
Des clématites, des roses et des jasmins s’accrochaient aux colonnes plates de la véranda et, tout autour de la maison, dans le jardin laissé à l’abandon, la folle végétation tropicale foisonnait en une liberté déchaînée. Orangers, bananiers, figuiers, lauriers blancs ou rouges se mêlaient à la neige rose des cacaoyers et aux lianes fleuries des vanilliers. Des plantes aux fleurs énormes, aux feuilles géantes dont Gilles aurait été incapable de dire le nom, poussaient au petit bonheur au pied des cocotiers, des palmiers à huile, des dattiers, des flamboyants ou des lataniers dont les troncs bien droits et lisses filaient vers le ciel pour y éclater en étonnants bouquets de palmes en éventail dont les feuilles pointues frappaient le ciel d’une sorte de feu d’artifice.
Tout, ici, proclamait l’exubérance de la vie, pourtant tout semblait mort. La maison aux volets clos était muette sous le chant des oiseaux. Elle avait, dans sa solitude, quelque chose de farouche et d’hostile et, en dépit de ses fleurs, de sa grâce, suintait une tristesse profonde venue peut-être de ce qu’aucun être humain ne s’y montrait.
Finnegan fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que cela veut dire ? Autant les champs semblent en ordre parfait, autant l’habitation paraît abandonnée…
— On a dû la fermer quand Jacques de Ferronnet est parti, fit Gilles. Pensiez-vous que Legros aurait eu l’audace de s’y installer ?…
— Mais il a eu cette audace, soyez-en bien persuadé, et avec l’intention bien arrêtée d’y rester. Je l’ai su.
— C’est possible, mais il a dû plier bagage quand il a su que la plantation était vendue. Où habite-t-il normalement ?
— Près de la rivière, assez loin des cases des esclaves. Mais qu’il ne soit plus là n’explique pas tout. Cette maison avait des esclaves domestiques. Une dizaine au moins. Où est la grosse Celina qui régentait tout dans la maison ? Où est le vieux Saladin qui était le frère de lait du vieux M. de Ferronnet. Où sont Zélie et Zébulon et Charlot et Gustin et Thisbé… et les autres ?
— Où voulez-vous qu’ils soient ? Dans les enclos, sans doute, à travailler la terre… Legros n’a pas dû les laisser inoccupés.