— Si vous avez l’intention de tout voir, il faut reprendre les chevaux. C’est plutôt vaste.
Sur la droite de la maison, à demi dissimulés par de grands pins et des massifs de lauriers, s’étendaient de longs bâtiments.
— Ce sont les écuries, les étables et les quartiers des domestiques de la maison, expliqua Finnegan. Les cases et les parcs des esclaves des champs sont sur la gauche, cachés par ces grands cactus-raquettes, ces sisals et ces cierges épineux. De ce côté-là on a employé la nature pour défendre la maison et comme les cases sont en contrebas, on ne les voit pas à moins de monter au premier étage.
Les cases destinées aux esclaves cultivateurs délimitaient un vaste espace carré divisé en petits jardins et planté en ce que l’on appelait les « vivres-pays » : des ignames, des concombres, des bananiers, des gros pois farineux aussi mais seuls les bananiers semblaient y prospérer car sous le proconsulat de Legros, ces petits jardins, qui étaient en principe attribués à chaque famille d’esclaves ou à chaque esclave pour en tirer leur nourriture, ne pouvaient être cultivés que le dimanche. C’était le seul jour de repos pour ces travailleurs forcés de la terre et les jardins étaient dans un état déplorable, les malheureux étant trop épuisés à la fin de chaque semaine pour trouver la force de cultiver encore cette terre sur laquelle ils ne cessaient de déverser sueur et sang. Les murs étaient faits de bois mêlé d’un crépi de terre et de cendres de bagasses, les toits de feuilles de latanier dont beaucoup montraient des trous. Le gros orage de tout à l’heure avait dû y entrer comme chez lui. En outre, une haute palissade enfermait ce quartier des esclaves, une palissade faite de troncs d’arbres et dont un autre tronc d’arbre barrait la porte pendant la nuit.
En face de cette porte les logements des surveillants et commandeurs cernaient un autre emplacement, de terre battue celui-là, qui devait servir au rassemblement des esclaves et aux châtiments si l’on en jugeait d’après le gros poteau armé de fers multiples planté en son milieu. D’autres fers pendaient à un arbre, le seul qui poussât dans cette cour. Il était assez semblable à un grand poirier portant des fruits ronds et rouges qui paraissaient appétissants. Pourtant, Liam Finnegan le considéra avec horreur et comme Pongo, dans sa passion pour les plantes et le jardinage, s’en approchait, il l’en écarta d’un cri.
— Surtout n’approchez pas de ça ! On l’appelle l’arbre de mort, ou l’arbre-poison…
— Fruits mauvais ?
— Non. C’est même extraordinaire : les fruits sont la seule chose qui soit bonne sur ce végétal du diable. C’est un mancenillier et il sécrète une résine qui brûle et qui empoisonne. Attachez un homme sous un mancenillier et il mourra dans d’affreuses souffrances. Pour le planter ici, Legros a dû sacrifier bien des malheureux…
Comme il achevait de parler, la file des esclaves que Gilles avait ordonné de ramener arrivait sur le terre-plein sous la conduite des surveillants désarmés. Le chevalier poussa son cheval jusqu’à ceux-ci.
— Où est ce Legros ? Je veux le voir immédiatement.
Celui qui s’appelait Tonton haussa des épaules craintives en le regardant par en dessous. Selon lui, la main du maître était beaucoup trop proche de la crosse d’un pistolet.
— J’en sais rien, m’sieur ! J’vous jure. M. Legros c’est le maître… je veux dire que c’était l’maître. Y nous tient pas au courant de c’qui fait… Pas vrai, Labroche ?
— Sûr ! Nous, on n’est que les surveillants…
— Tout à fait exact, intervint une voix aimable. M. Legros n’a pas pour habitude de renseigner ses meneurs d’esclaves. Mais j’aurai plaisir à vous renseigner, messieurs.
Vêtu de grosse toile bise mais chaussé de bottes solides, la lanière d’un fouet passé autour du cou, un petit homme brun venait d’apparaître sur le perron de la grande case des surveillants et descendait, sans se presser, vers le groupe des cavaliers. À première vue, il ressemblait à une taupe couleur de tabac à priser tant il était velu et il fallait qu’il fût tout proche pour distinguer ses traits.
— Qui est celui-là ? demanda Gilles entre ses dents à Finnegan.
— José Calvès, autrement dit le Maringouin. C’est le « commandeur » des surveillants et l’âme damnée de Legros. Aussi teigneux et acharné que les bestioles dont il porte le surnom2.
Quand il fut tout près, Gilles vit qu’il avait des yeux couleur de granit et des dents gâtées, ce qui ne contribua pas à le lui rendre follement sympathique, pas plus que la politesse huileuse du personnage qui, devinant bien à qui il avait affaire, se présentait avec une rhétorique des plus fleuries.
— Si j’ai bien compris, fit Tournemine coupant court sèchement aux phrases du Maringouin, vous êtes, après le gérant, le personnage le plus important de l’exploitation ?
— J’ai cet honneur et je ne m’en suis jamais plus réjoui qu’aujourd’hui puisque je vais avoir celui de vous servir.
— Monsieur Calvès, je n’aime ni les phrases ni les phraseurs. J’ai, pour l’heure présente, deux questions à vous poser. La première est celle-ci : où est Simon Legros ?
— Absent pour le moment, monsieur le chevalier. C’est la malchance ! Il est parti hier matin pour Kenscoff… de l’autre côté de l’île. M. le comte de Kenscoff, qui apprécie particulièrement ses grandes connaissances en matière de culture, l’a fait demander pour une maladie qui vient de se mettre à ses champs de coton. Comme je le disais à l’instant, c’est la malchance. ¡ Por Dios ! S’il avait pu deviner que le nouveau maître arrivait, ce pauvre Simon ! Il serait plutôt allé au-devant de vous à pied ! Il a été si heureux quand maître Maublanc lui a appris la vente de « Haute-Savane ». C’est que, c’est une lourde charge…
— Vraiment ? Si heureux que cela… ?
— Plus encore, monsieur peut me croire…
Non seulement l’homme mentait mais ses mensonges semblaient lui procurer un plaisir pervers. Il les débitait avec un sourire béat qui donnait à Gilles l’envie furieuse de le cravacher. Mais il était ici en territoire ennemi et la prudence s’imposait. Il y avait, à « Haute-Savane », dix surveillants, y compris Calvès… sans compter les esclaves dont on ne pouvait encore savoir si quelques-uns n’étaient pas acquis à ces bandits. Ces gens, en outre, avaient des armes.
— Nous l’attendrons ! Faites-lui donc tenir un message afin qu’il revienne au plus vite. Il ne faut surtout pas différer trop longtemps cette grande joie qu’il se promet de notre rencontre. Il serait capable d’en pleurer et moi aussi. Ce serait déplorable.
— Je… je vais le faire tout de suite, bredouilla Calvès légèrement désarçonné par l’ironie glacée de son interlocuteur. Et… et la deuxième question ?
— Encore plus simple : où sont passés les meubles de la maison, les tableaux, les tapis et tout le reste ?
Les yeux couleur de pierre se parèrent d’une tendre couleur d’innocence.
— Vous avez vu ? C’est affreux, n’est-ce pas ? Nous avons été volés, monsieur le chevalier. En une seule nuit tout a disparu. Personne n’imaginait que l’événement pourrait se produire : la maison étant inhabitée, alors on l’avait fermée soigneusement pour attendre le retour du maître et puis, un matin, on l’a retrouvée ouverte de partout… la porte, les portes-fenêtres de la véranda, même les fenêtres comme si le dieu du vent était entré et avait tout emporté.