— Tiens donc ! Quelle verve lyrique tout à coup ! Et vous n’avez pas la moindre idée, bien sûr, de celui qui a pu déménager à ce point une maison de cette importance ?
— Celui ? Ceux, monsieur le chevalier ! Il fallait une troupe pour accomplir un tel exploit en une seule nuit. Ce sont sûrement les « marrons » du Gros Morne ou du Morne Rouge…
— … qui se sont découvert tout à coup un besoin urgent de vivre dans des meubles Louis XV avec des portraits de famille accrochés aux arbres… ?
Se penchant brusquement sur sa selle, Tournemine empoigna le Maringouin par sa veste de forte toile et, sans effort apparent, le décolla de terre pour l’amener presque à sa hauteur.
— Voilà un quart d’heure, Calvès, que vous vous moquez de moi et j’ai horreur de ça ! Je ne vous conseille pas de continuer ce jeu car vous ne me connaissez pas. Je peux aussi bien vous faire sauter la tête d’un coup de pistolet que vous confier aux soins de mon écuyer Pongo, ici présent. Les Iroquois sont encore plus forts que vous quand il s’agit de faire endurer à un homme une éternité de souffrance. À présent, écoutez ceci : je saurai bien retrouver ce qui m’a été volé et aussi les serviteurs de l’habitation que votre ami Legros a probablement vendus. Quant à vous, vous allez d’abord vous arranger pour faire porter dans la maison tout ce dont nous avons besoin pour nous y installer provisoirement…
Aussi brusquement qu’il l’avait saisi, il le lâcha et l’homme alla rouler dans la poussière. Une lueur de haine brilla brièvement dans ses yeux et sa main chercha, instinctivement, sous sa veste, une crosse de pistolet mais déjà Pongo était sur lui dirigeant sur sa gorge la pointe d’un poignard.
— Toi donner ça… doucement, conseilla-t-il. Tout doucement.
Calvès lui remit son pistolet et Pongo consentit alors à le laisser se relever.
— Si je peux me permettre, fit-il en s’époussetant vaguement, on aura du mal à trouver ce qu’il faut mais, pour trois ou quatre jours, le mieux serait… peut-être que ces messieurs s’installent dans la maison de M. Legros, près de la rivière. Elle n’est pas grande mais vous y seriez mieux que sur de la paille jetée dans une maison vide. Et puis Désirée, la fille noire qui s’en occupe, prendrait soin de vous. Elle fait assez bien la cuisine…
Il parlait, parlait, semblant oublier totalement ce qui venait de se passer et uniquement soucieux, en apparence, de se comporter en bon serviteur.
— Qu’en pensez-vous ? demanda Gilles en se tournant vers ses compagnons.
— Ça me paraît une assez bonne solution, dit Pierre Ménard. Il commence à se faire tard.
Le soleil, en effet, tapait moins dur et, sur la mer que l’on apercevait au loin, ses rayons moins verticaux dessinaient plus nettement les bateaux et les îles.
— Et puis, souffla Pongo, maison plus petite plus facile à défendre…
Visiblement, l’Indien n’accordait aucune confiance à cet homme velu qui semblait le dégoûter considérablement et son sens aigu du danger le rendait sensible à l’atmosphère bizarre qui régnait sur la plantation.
— Bien ! dit Gilles. Nous ferons ainsi mais pour le moment je désire faire le tour du domaine. Aussi, monsieur Calvès, prenez une quelconque monture et guidez-nous. Je veux tout voir.
Dompté, en apparence tout au moins, le « commandeur » acquiesça.
— Si vous voulez bien m’attendre un instant…
Il ne lui fallut qu’a peine une minute pour revenir monté sur une mule solide.
— Que voulez-vous voir d’abord ?
— L’installation de préparation de l’indigo, l’égreneuse à coton puis les champs. Ah ! pendant que j’y pense : je ne veux pas, demain, revoir ces deux instruments de mort, ajouta-t-il désignant de sa cravache le poteau d’abord, le mancenillier ensuite. Enlevez l’un, brûlez l’autre mais que le soleil ne les revoie pas…
La visite dura longtemps et ne put d’ailleurs se faire complètement mais Gilles n’eut aucune peine à se convaincre de l’importance de cette terre qu’une soirée de jeu à Fraunces Tavern avait faite sienne. Derrière les logis des surveillants se trouvaient les « moulins à indigo » composés chacun de quatre cuves de pierre disposées en étages : la première servant de réservoir, la seconde de trempoir où s’opérait la fermentation des plantes, la troisième qui était la batterie, l’endroit où la bouillie bleue était battue, pendant des heures, par les esclaves les plus solides et la quatrième, enfin, le reposoir où l’indigo s’égouttait avant d’être mis à sécher dans de petits sacs de toile.
Un instant, Gilles regarda travailler les hommes qui, aux batteries, frappaient l’indigo au moyen de longues perches terminées par une sorte de boîte. C’était un travail très dur et les esclaves, les mieux en forme qu’il ait vus jusqu’à présent, semblaient peiner durement. Se souvenant alors de ses lectures, il se tourna vers Calvès.
— Comment se fait-il que vous en soyez encore, ici, à cette technique périmée ? La propriété est riche. Il est grand temps d’installer un moulin, mû par un mulet, qui battra l’indigo à la place des hommes. Leur énergie sera mieux employée aux cultures vivrières.
— C’est une grosse dépense et M. Legros…
— Jusqu’à ce que je vous en parle, je ne veux plus entendre parler de ce personnage. Voyons les champs…
On partit, visitant d’abord les champs de coton qui s’étendaient en direction de la mer et où la récolte battait son plein alors que, côté indigo, la plupart des plants n’étaient pas encore mûrs. Gilles vit là une grande partie de ses esclaves : hommes, femmes et même enfants au-dessus de dix ans, tous en guenilles, tous coltinant sur leurs dos, car l’heure venait de rentrer aux ateliers, les sacs de neige douce qu’ils amenaient aux cabrouets pour qu’ils soient conduits à l’égreneuse. La saison des pluies ne faisait que commencer et il fallait se hâter, aussi le travail était-il rude.
Cette fois, Gilles n’intervint pas, se réservant de régler cette question dès le lendemain matin. Il se contenta de jeter à Calvès :
— Vos sous-ordres vous diront sans doute tout à l’heure que j’interdis l’usage du fouet. C’est une arme cruelle et lâche.
Les yeux du Maringouin s’arrondirent.
— Plus de fouets ? Mais comment pensez-vous les faire marcher ?
— Vous le verrez bien. Je prétends, moi, que des travailleurs bien traités et bien nourris travailleront beaucoup mieux et rapporteront plus. Nous réglerons cela demain matin.
— Au fait, intervint Liam Finnegan, avez-vous des malades ?
— Oui… je crois. Il y en a toujours trois ou quatre dans la case d’isolement. Mais pas grand-chose, hein ? Je vous connais, docteur Finnegan : n’allez pas imaginer qu’on cache ici des cas de peste ou de fièvre jaune…
— Vous allez tout de même nous les montrer, dit Tournemine. Ensuite, j’irai voir de quelle façon vous nourrissez votre monde puisque l’heure est venue pour eux de rentrer à leurs cases.
On remonta vers les bâtiments d’exploitation et les cases qui faisaient comme une grosse tache grise sur le vert joyeux des collines. La saleté qui régnait là à l’état endémique, comme sur la personne même du « commandeur », avait frappé Tournemine. Il était grand temps de passer les bâtiments au lait de chaux… et les hommes au savon. Tout ça devait être plein de vermine. Comment garder des êtres humains en bonne santé si on n’assainissait pas leurs logements ? Et Gilles se promit, dès le lendemain, de visiter les cases où vivait cette humanité qui désormais dépendait de lui.
Toujours guidée par le Maringouin, la petite troupe se dirigea vers une case assez grande mais dont le toit menaçait ruine et qui se trouvait en arrière du mancenillier que Gilles avait condamné.