— Voici l’endroit où nous mettons les malades, dit-il en ouvrant d’un coup de pied une porte en lattes.
— Curieux hôpital ! grogna Finnegan en pénétrant à l’intérieur, suivi de Gilles et de Pongo.
Si endurci que fût Tournemine, il sentit son estomac se révolter à l’odeur qui vint à sa rencontre et le médecin, lui-même, eut une grimace de dégoût. Engourdis comme des serpents dans leur nid, cinq Noirs remuèrent faiblement à leur entrée, levant sur eux des yeux pleins de détresse. Leur regard permit à Finnegan de constater que trois d’entre eux en étaient aux derniers stades de la dysenterie et que, pour eux, la mort n’était plus qu’une question d’heures. Les deux autres ne paraissaient pas aussi bas bien qu’ils ne fissent pas la moindre tentative pour lever la tête quand le médecin se pencha pour les examiner.
— Ces deux-là peuvent être sauvés à condition d’être isolés immédiatement. Depuis combien de temps ces hommes n’ont-ils pas eu de soins ?
La question déplut visiblement à Calvès.
— Depuis vous, on n’a pas repris de médecin. M. Legros, ajouta-t-il avec un regard inquiet en direction de Tournemine, dit qu’un certain pourcentage de pertes par maladie est inévitable…
— Je sais, dit Finnegan. Legros achète des esclaves de second choix et les use jusqu’à la corde. Un médecin, des soins, ça augmenterait le coût. Cet imbécile ne comprendra jamais que des travailleurs en bon état rapportent beaucoup plus et finalement coûtent moins cher.
— Tout le monde a le droit de penser comme il veut, dit le Maringouin aigrement, et si…
— En voilà assez ! coupa brutalement Tournemine. Y a-t-il ici un bâtiment, en bon état j’entends, et pas avec un toit crevé, qui puisse servir d’infirmerie.
— L’un des entrepôts est vide pour le moment mais…
— Il fera l’affaire en attendant qu’on construise une sorte de petit hôpital.
— Un hôpital ? Pour ça…
Le fouet du commandeur désignait le tas misérable des malades. Gilles le lui arracha.
— Pour ça, oui ! Faites mettre des paillasses dans l’entrepôt, faites-y transporter les malades et obéissez aux ordres du docteur Finnegan. Quant aux mourants…
— Je vais apaiser leurs souffrances avec de l’opium. La mort les prendra cette nuit et ils ne la verront pas venir. Demain, on brûlera cette infamie que vous appelez une case avec ce qu’il y a dedans.
Durant une heure, le médecin, aidé de Pongo, déploya une activité dévorante et parvint à installer assez convenablement ses malades et même à obtenir qu’on leur confectionnât un potage de légumes. Pendant ce temps, Gilles, Ménard et les trois marins obligeaient Calvès et ses surveillants à une distribution de manioc et de viande séchée car la distribution de vivres hebdomadaire à laquelle le Code noir obligeait les planteurs datait alors de cinq jours, mais comme elle avait dû être beaucoup plus parcimonieuse que ne le prescrivait le Code (à savoir deux pots et demi de farine de manioc, deux livres de viande salée et trois livres de poisson par tête, le reste de la nourriture devant être fourni par les jardins individuels), il n’y avait strictement rien à manger dans l’enclos à l’exception de quelques bananes et d’une poignée d’ignames.
Toutes ces opérations prirent du temps et, quand la nuit tomba, il n’en restait plus assez pour visiter le reste de la propriété et le second enclos à esclaves qui, pour éviter une trop grande concentration de nègres au voisinage de l’habitation, se trouvait presque aux limites de la plantation vers le Morne Rouge.
Visiblement soulagé, Calvès conduisit ses incommodes visiteurs vers la rivière au bord de laquelle s’élevait la maison de Simon Legros.
Située sur une courbe du Limbé, non loin de son confluent avec la Marmelade et abritée par des lataniers et des jacarandas bleus, c’était une maison basse, construite en bois et en torchis et blanchie à la chaux. Un bâtiment trapu qui devait contenir les dépendances se montrait sur l’arrière et une petite véranda en faisait le tour.
Le cadre était charmant et la maison l’eût été aussi si d’épais volets de bois pleins, percés de fentes visiblement destinées à laisser passer des armes, n’étaient repliés contre les piliers de la véranda. De toute évidence, Simon Legros entendait dormir tranquille et ne pas se laisser surprendre.
L’arrivée de la troupe attira sur le seuil une femme noire qui élevait une lanterne. C’était une grande fille à la peau très foncée dont le visage immobile semblait taillé dans du basalte. Une candale blanche retroussée sur un jupon rouge fendu sur le côté pour montrer, jusqu’à la cuisse, une jambe nerveuse de pur-sang, s’attachait à sa taille sous un caraco décolleté si bas et lacé si largement qu’il ne cachait qu’à peine des seins en poire qui bougeaient à chacun de ses mouvements. De grands anneaux de cuivre pendaient à ses oreilles sous le madras blanc qui drapait sa tête.
— Désirée, dit Calvès, voici le nouveau maître. Il habitera ici jusqu’au retour de Simon. Les hommes qui l’accompagnent sont ses serviteurs. Veille à bien les servir.
Avec une grâce aisée, elle s’inclina très bas puis se releva et, tout aussi souplement, précéda les nouveaux venus à l’intérieur de la maison où, à leur surprise, ils virent qu’un souper était préparé sur une grande table en bois de campêche qui tenait le centre de la « salle de compagnie » sur laquelle ouvraient trois chambres et une sorte d’office dont la cloison ne s’élevait pas jusqu’au plafond. Le reste de l’ameublement était simple : de légères chaises de rotin, une sorte de canapé de même matière garni de coussins rouges et un râtelier d’armes sur lequel aucun fusil, curieusement, ne reposait. Une grosse lampe à huile pendue au plafond éclairait la table et les plats qui y étaient disposés.
Le regard de Gilles alla du râtelier vide à des traces, encore visibles, de pattes de chiens qui apparaissaient sur le plancher de la maison.
— Legros est-il parti soutenir un siège ? dit-il négligemment. Je vois ici un râtelier sans armes et des traces de chiens sans chiens…
Désirée, à qui s’adressait la question, détourna la tête sans répondre mais pas assez vite pour que Gilles n’ait eu le temps de lire la peur dans son regard. Elle disparut dans l’office et ce fut Calvès qui répondit avec un gros rire :
— La route est longue jusqu’à Kenscoff et pas toujours sûre avec les « marrons3 » qui courent les mornes et les forêts. M. Legros ne se sépare jamais de ses chiens. Ils reniflent le mauvais nègre à une lieue. Et, bien sûr, il a emmené son fusil. Personne n’aurait l’idée de se promener sans armes dans ce sacré pays.
— Son fusil ? Si j’en crois les marques laissées sur ce mur il est parti avec tout un arsenal. Il faudra que je lui demande comment il fait pour tirer avec cinq fusils à la fois. Eh bien mais… il me reste à vous remercier des soins que vous avez pris de nous. Demain, dès le jour levé, je serai aux bâtiments d’exploitation. J’espère que, d’ici là, vous aurez exécuté mes ordres.
Le Maringouin se retira en assurant que tout serait fait comme on le lui avait indiqué et disparut dans la nuit sans faire plus de bruit qu’un chat.
— Pongo pas aimer vilain bonhomme, déclara l’Indien qui le regardait partir. (Puis, plus bas et pour le seul usage de Gilles :) pas aimer non plus dernier coup d’œil à fille noire… Chose pas claire se tramer ici !
— Si tu crois que je n’en ai pas pleinement conscience ? J’ai bien idée qu’on nous prépare ici quelque chose mais quoi ? Si nous soupions, messieurs ? ajouta-t-il plus haut en s’adressant à ses compagnons qui visitaient avec curiosité les quelques pièces de la maison à l’exception du seul Finnegan. Celui-ci avait tout de suite repéré les bouteilles de vin rafraîchies à la rivière que la servante avait déposées depuis peu sur la table et, après avoir arraché le bouchon d’un coup de dents, buvait avidement à la régalade.