Il y eut un instant de flottement, les trois matelots protestant de l’inconvenance qu’il y avait pour eux à prendre place à la même table que Tournemine, mais celui-ci balaya leurs timides objections.
— Aucune illusion, mes amis, nous sommes ici en état de guerre. Où prenez-vous que, dans une tranchée, l’on fasse des cérémonies ? Prenez place. D’ailleurs le couvert est mis pour sept, ce qui signifie que le sieur Calvès a fait passer des ordres tandis que nous visitions la plantation. Et puis voici le premier plat que l’on nous apporte.
En effet, Désirée venait d’apparaître hors de l’office portant à deux mains, avec d’infinies précautions, un grand plat dans lequel fumait un appétissant ragoût de poulet, d’ignames et de patates douces qu’elle déposa au milieu des fruits, des fromages et des compotes déjà placés sur la table.
Les regards des marins suivaient ses mouvements avec une avidité qui frappa Tournemine car elle s’adressait beaucoup plus à la fille elle-même qu’à la nourriture qu’elle apportait. Il ne put s’empêcher de sourire, appréciant lui aussi à sa juste valeur la sauvage sensualité qui émanait de Désirée et des mouvements doux de ses seins qui menaçaient à chaque instant d’apparaître hors de leur légère prison de cotonnade tandis qu’elle remplissait les assiettes sans regarder qui que ce soit. Au léger tremblement des poings de Germain, sagement posés sur la table tandis que son bras gauche frôlait la hanche de la Noire, il devina que les mains de son premier maître devaient le démanger…
Le silence avait quelque chose de pesant. On n’entendait que le bruit de la grande cuillère sur la faïence du plat et des assiettes et les respirations un peu fortes des hommes. Mais, comme Gilles après un signe de croix et une phrase d’oraison allait donner le signal du repas en attaquant lui-même, Pongo s’interposa :
— Attends ! dit-il seulement.
Puis, appelant Désirée d’un signe, il plongea la cuillère dans la sauce et la lui tendit.
— Mange ! ordonna-t-il.
Elle refusa d’un mouvement de tête, voulut repartir vers son office mais il la maintint fermement par le bras.
— … Nous pas manger si toi pas goûter cuisine. Nous pas connaître toi. Savoir seulement toi servante vilain homme…
Quelque chose se troubla dans le regard de Désirée tandis qu’il faisait le tour de ces rudes visages devenus tout à coup aussi immobiles que s’ils étaient taillés dans le bois puis revenait à celui, franchement menaçant, de Pongo. Mais ce ne fut qu’un instant. Elle esquissa une moue vaguement méprisante, prit la cuillère pleine et en avala le contenu. Puis se détournant avec un haussement d’épaules, elle regagna son office.
Sa disparition, bien qu’on la sentît toujours présente derrière la cloison de bois, détendit l’atmosphère.
— Alors ? demanda Pierre Ménard. On peut y aller ?
Mais Gilles ne s’était pas encore décidé à toucher au plat. Interrogeant Pongo du regard et aussi Finnegan qui se penchait sur son assiette pour en renifler le contenu, il finit par repousser la sienne.
— Si vous m’en croyez, nous nous contenterons ce soir de fromage et de fruits. Cette femme a hésité avant de faire ce que Pongo lui demandait.
— Mais elle l’a fait, dit Germain visiblement encore sous le charme. Donc il n’y a pas de poison…
Finnegan reposa la bouteille qu’il venait de vider.
— Non, mais il peut y avoir autre chose et je vote aussi pour que nous laissions de côté ce plat, si odorant soit-il. Holà ! Désirée, venez donc ôter tout cela et donner des assiettes propres.
Mais personne ne répondit. Aucun bruit ne se faisait plus entendre de l’autre côté de la cloison.
— Elle a dû filer par la fenêtre, fit Gilles en se levant brusquement et en se précipitant vers l’office.
La fenêtre en était fermée et, tout d’abord, il ne vit personne. Il y avait là une sorte de buffet, des étagères supportant des pots, des bocaux, des grappes d’oignons et de fruits secs. Il y avait aussi une table et ce fut en contournant cette table qu’il trouva Désirée : couchée en chien de fusil sur le plancher, la tête sur son coude replié, elle dormait d’un sommeil si profond qu’elle n’eut aucun réflexe quand, se penchant sur elle, Tournemine se pencha pour l’éveiller.
— Venez voir, vous autres ! appela-t-il. On dirait qu’en l’obligeant à goûter son ragoût, Pongo nous a rendu un grand service.
S’agenouillant auprès de Désirée, Liam Finnegan retroussa l’une des paupières et lui tâta le pouls. Puis, se relevant :
— Et elle n’en a mangé qu’une cuillerée ! soupira-t-il. Si nous avions absorbé les généreuses rations qu’on nous a servies nous aurions sans douté dormi assez longtemps et assez profondément pour ne nous réveiller que dans l’éternité. On aurait pu nous découper en morceaux à la manière des Chinois sans que nous bougions seulement le petit doigt.
— Une drogue pour nous endormir, dit Gilles. Pourquoi pas un poison, directement ?
— Celui qui a donné ces ordres devait avoir une idée bien précise. Quelque chose me dit que nous allons avoir de la visite et qu’il importait qu’on nous trouve endormis et non morts…
Beaucoup plus tard, Tournemine se souviendrait du vide menaçant, du silence pesant qui suivit les derniers mots du docteur et qui semblait attendre quelque chose, quelque chose qui vint au bout d’un instant.
Quelque part vers la montagne, un tambour se fit entendre et commença à rouler dans la nuit sur un rythme irrégulier. Un autre lui répondit, beaucoup plus proche de la rivière.
Finnegan jura entre ses dents.
— Les maudits tambours de brousse ! J’aurais dû étudier leur langage quand j’en avais la possibilité. À présent mon ignorance risque de nous coûter la vie.
— Un langage ? Voulez-vous dire que ces roulements irréguliers signifient quelque chose ?
— Je crois bien et quelque chose de très précis même. Ces peaux de vaches qui résonnent ainsi sous la main des hommes parlent aussi clairement que vous et moi. Écoutez comme ils se répondent…
C’était, en effet, comme deux voix grondantes qui dialoguaient à travers la nuit et l’effet produit, dans l’immense silence des campagnes, était assez terrifiant.
— Qu’est-ce… qu’est-ce qu’on va faire ? chuchota Moulin, qui était le plus jeune des trois marins.
— Préparer nos armes… et puis faire ce qu’on attend de nous, dit Tournemine. Ce ragoût devait nous endormir, eh bien faisons semblant de dormir profondément mais en nous tenant prêts à toute éventualité. Comme dit le docteur, nous allons sans doute avoir de la visite. Commençons par vider le plat et les assiettes.
On jeta le tout dans un seau disposé dans l’office à l’usage des ordures ménagères mais on remit les assiettes et le plat vides sur la table où chacun reprit sa place après avoir soigneusement vérifié les amorces des pistolets et des mousquets tout en avalant à la hâte un peu de pain et de fromage que l’on fit passer avec une bonne rasade.
Sur la peau tendue des tambours, les battements avaient atteint un crescendo sauvage puis s’arrêtèrent brusquement. Leur message était terminé. Alors, dans le silence revenu, on put entendre nettement le grincement des essieux d’une charrette qui approchait.
En dépit de son courage, Gilles sentit un désagréable frisson lui courir le long de l’échine. Était-ce la charrette fantôme de la Mort, le funèbre char de l’Ankou dont les récits terrifiants avaient hanté sa jeunesse et hantaient toujours les landes bretonnes, qui s’approchait ainsi de lui dans cette terre du bout du monde ? Il se signa rapidement et vit que l’Irlandais, ce frère de race devenu un peu pâle, en faisait autant.