— Messieurs, dit-il, il est temps de prendre position. Que personne ne bouge avant que j’en donne le signal… mais que Dieu vous garde ! Moi, je peux seulement vous remercier du fond du cœur de m’avoir servi jusqu’ici…
Tout le monde, avec un bel ensemble, s’abattit sur la table au milieu des verres et des assiettes, sauf Gilles qui se laissa choir à terre près de sa chaise et Pongo qui choisit d’aller s’abattre sur le canapé situé non loin de la porte. Mais, dans leurs mains que tous cachaient, il y avait d’une part un couteau et de l’autre un pistolet tout armé. Et puis on attendit…
Pas longtemps. Le grincement de la charrette s’approcha de la maison, s’en éloigna un peu puis s’arrêta. Il y eut des bruits de voix étouffées répondant à des gémissements puis celui de portes en bois que l’on ouvrait. Les gémissements s’assourdirent, éclatèrent en cris affreux puis cessèrent brusquement.
— Ça se passe dans la grange qui est derrière la maison, souffla Gilles. Attention ! Ça vient vers nous maintenant.
Des pieds bottés firent crier les planches de la véranda puis entrèrent dans le champ de vision de Gilles qui s’était placé de façon à pouvoir surveiller l’entrée. Il compta quatre pieds, releva une paupière et reconnut Labroche et Tonton. Le premier éclata d’un gros rire.
— On dirait que ça a marché ! Regarde un peu, Tonton, ça roupille comme des anges ! Même le beau monsieur qui parlait si haut tout à l’heure. Il a bonne mine maintenant, aplati par terre comme une loque… Espèce de sale Blanc !… Tiens, attrape…
Son pied botté de gros cuir et de poussière partit en direction de Tournemine mais n’arriva pas à destination. Celui-ci le saisit au vol et, déséquilibrant l’homme, l’envoya à terre tandis que Pongo, sautant sur l’autre d’un bond de tigre, le terrassait et lui appuyait son couteau sur la gorge. Vivement relevé, Gilles pointa son pistolet sur Labroche.
— Ficelez-moi ça comme il faut, vous autres, ordonna-t-il à ses hommes. Mais laissez-lui l’usage de ses jambes. Autant pour l’autre, Pongo.
Un instant plus tard, les deux surveillants réduits à l’impuissance étaient assis côte à côte sur le canapé devant lequel Gilles vint se planter.
— Je crois qu’il est temps, à présent, que vous m’expliquiez la comédie qui se joue ici. Pourquoi voulait-on nous endormir ? Et qu’est-ce que vous veniez faire, tous les deux ? Nous abattre sans risque ?
Labroche voulut crâner.
— Allez vous faire foutre !… Nous on a rien à vous dire. On exécute les ordres qu’on nous donne et puis c’est tout.
— C’est le propre de bons serviteurs. Mais j’ai moi aussi un excellent serviteur qui exécute à la lettre tous mes ordres. Pongo, veux-tu expliquer à ces messieurs ce que tu vas leur faire s’ils ne se décident pas très vite à nous raconter leur petite histoire ?
Instantanément, le genou de l’Indien vint cogner contre l’estomac de Labroche tandis que, lui empoignant sa chevelure d’une main, il lui tirait férocement la tête en arrière et, de l’autre, approchait d’un de ses yeux la pointe de son couteau.
— Quoi d’abord ? demanda-t-il placidement. Le scalp ou les yeux ?
— Le… scalp ? Qu’est… qu’est-ce que c’est ? bafouilla sa victime.
— Cela consiste, expliqua aimablement Tournemine, à découper la peau tout autour du crâne et à arracher le cuir chevelu d’un seul coup. Quant aux yeux, cela s’explique de soi-même… Avez-vous une préférence ?…
— Arrêtez ! s’écria Tonton qui, voyant ce que l’on s’apprêtait à faire à son compagnon, anticipait aisément son propre sort. On va parler !
— … à une condition, râla Labroche. Vous… vous nous laisserez partir quand… quand vous saurez tout.
— On verra ça. Pour l’instant, vous n’êtes guère en état de poser des conditions…
Encore lointaine mais menaçante une clameur se fit entendre jaillie de poitrines si nombreuses qu’il était impossible de l’évaluer. En même temps, une détonation éclata et par-dessus les haies et les arbres qui délimitaient les champs d’indigo, une longue flamme jaillit et bondit vers le ciel comme si elle voulait lécher la nuit…
— Regardez, monsieur ! On a fait sauter quelque chose dans les bâtiments d’exploitation. Ça flambe, là-haut… et on dirait même que le feu se propage diablement vite… dit Pierre Ménard qui, à une fenêtre, examinait les environs.
Vivement, Gilles revint à Tonton.
— Tu parles et vite sinon je te fais sauter la tête pendant que Pongo va découper ton copain en lanières. Qu’est-ce que cette détonation ? Et cette clameur ? Et cet incendie ?
— On va parler mais vite, vite… et puis après vous nous laisserez partir. Tout ce qui se passe là-haut, ce sont les esclaves. Legros a ordonné qu’on les lâche dès que vous serez arrivé ici. Ils sont en train de brûler les bâtiments en attendant que ceux du Morne Rouge les rejoignent.
— Où sont les surveillants ?
— Tout le monde est parti, surtout le Maringouin. S’agit pas de se faire prendre par ces brutes déchaînées.
— Où est Legros ?
— Ça, j’en sais rien. Je le jure. Il est parti ce matin. On sait pas où. Il a une cache quelque part mais seul le Maringouin la connaît.
— Alors et vous ? Pourquoi n’êtes-vous pas partis ? Qu’est-ce que vous êtes venus faire ici ?
— D’abord voir si Désirée avait bien fait son travail… et puis apporter ce qui doit attirer les révoltés jusqu’ici. On devait aussi vous arroser de rhum et casser des bouteilles pour que les négros croient que vous vous étiez saoulés après avoir fait…
— Fait quoi ?
— Ce… ce qu’il y a dans le bâtiment d’à côté. C’est là que Legros infligeait les… punitions les plus sévères. On y a amené deux Noirs… en disant que c’était sur votre ordre parce que vous étiez installé ici et que vous vouliez rire un peu…
— Pongo ! Tu me surveilles ça ! Docteur ! Avec moi !
Courant jusqu’aux bâtiments qu’ils avaient pris d’abord pour des granges, Gilles et Finnegan s’y précipitèrent. Mais le spectacle que leur fit découvrir la lanterne que tenait le docteur leur arracha un double cri d’horreur. Étroitement bâillonnés deux Noirs, un homme et une femme, tordus par une épouvantable souffrance, pendaient dans l’obscurité, accrochés au mur par des crocs de boucher enfoncés sous leurs côtes. En outre, tous deux avaient subi le supplice du feu. La femme n’avait plus de chair sur les jambes et le corps de l’homme n’était plus qu’une plaie. Pourtant tous deux vivaient encore, d’une atroce vie convulsée qui demeurait accrochée à eux comme une bête malfaisante.
— Mon Dieu ! gémit Gilles révulsé d’horreur. Pareille chose peut-elle exister sous votre ciel ?
Par deux fois, son pistolet aboya miséricordieusement puis, plié en deux, il vomit, l’estomac tordu par une irrépressible nausée. Finnegan, plus endurci, ne vomit pas mais son visage vert et sa respiration lourde disaient assez son malaise.
— Vous avez fait la seule chose à faire ! dit-il d’une voix blanche. À présent, il faut ôter de là ces deux malheureux, essayer de les cacher. Avant dix minutes la horde sera là et j’ai peur que nous ne soyons pas de force. Essayons, au moins, de limiter les dégâts… mais le piège a été bien tendu.
— C’est de la folie ! gronda Gilles entre ses dents qu’il serrait farouchement tout en aidant le médecin à décrocher les deux cadavres encore chauds. Lâcher des hommes à ce point réduits au désespoir, poussés à la plus aveugle fureur, c’est signer l’arrêt de mort de la plantation. Rien ne va rester… que des cendres. Regardez là-haut. L’incendie gagne.