Les gros yeux ronds s’affolèrent.
— Moi ?… Oh non ! oh non ! non ! Moi… je parle pas… je comprends pas. Y avait que le Maringouin et… et M. Legros, bien sûr. Je… je vous en supplie… n’y allez pas…
— Qu’est-ce que ça peut te faire ? Il y a peut-être là une occasion. Ils hésitent et ce serait bien le diable si, dans toute cette foule, il n’y en avait pas au moins la moitié qui comprennent le français.
— Je ne vois pas très bien où ils auraient pu l’apprendre, grogna Finnegan. Je vous rappelle que Legros renouvelait fréquemment son cheptel. La plupart des esclaves qui sont ici n’ont pas quitté l’Afrique depuis plus d’une année. Ce n’est pas en grattant la terre sous le fouet qu’ils ont pu s’initier à la langue de Voltaire.
— Tant pis ! Je vais tout de même prendre le risque. Il y a sans doute ici ceux qui m’ont vu, cet après-midi, arracher son fouet à Labroche. Ils peuvent me reconnaître.
— N’y comptez pas trop ! Vous l’avez vu, ils n’avaient même pas cessé de travailler à ce moment-là…
— Écoutez, Finnegan ! S’il n’y a qu’une seule chance de parlementer, il faut la prendre. Je vais sortir, seul…
— Non, coupa Pongo. Pas seul ! Je vais aussi…
— Si tu veux. Tu me couvriras. Mais il faut le faire. Ces gens cherchent le nouveau maître et ils ne savent sûrement pas combien nous sommes ici. Si je ne réussis pas, vous aurez toujours la ressource de m’abattre avant qu’on… ne me fasse cuire et peut-être, d’ailleurs, oublieront-ils de visiter la maison…
— N’y comptez pas ! Quand ils vous auront tué, ils y mettront le feu…
Au-dehors, les palabres semblaient prendre fin. Le grand Noir à la draperie blanche s’avançait, seul, vers la maison et s’arrêtait à peu près au milieu du terre-plein. Levant les deux bras vers le ciel chargé des fumées de l’incendie, il entama une sorte de mélopée incantatoire qui, toute incompréhensible qu’elle fût, n’était pas sans grandeur. La voix profonde de l’homme avait des résonances sombres qui rappelaient les battements lourds des tambours de tout à l’heure. Étiré vers la nuit qu’il semblait conjurer, il ressemblait à une longue flèche blanc et noir plantée comme une menace en face de cette maison. Car il n’y avait pas à se tromper sur les accents grondants de sa prière. Il était en train d’offrir leurs futures victimes à des dieux sanguinaires…
Néanmoins, Gilles sortit…
Afin que ceux qu’il affrontait fussent bien certains qu’il était sans armes, il avait ôté son habit et même sa chemise. Son apparition soudaine, en haut des marches de bois, figea la foule. L’homme aux incantations lui-même se tut et demeura là, les bras toujours tendus vers le ciel, mais oubliant son adjuration vengeresse pour regarder cet homme blanc, aussi grand que lui mais qui n’évoquait en rien l’image habituelle du planteur détesté.
Sa peau bronzée où la vaillance se lisait dans la trace des anciennes blessures avait cette couleur de cuir de ceux qui sont habitués de longue date aux intempéries et au grand soleil, mais l’éclat froid des prunelles couleur d’acier et la clarté des cheveux qui couronnaient un visage fier et beau au profil arrogant, le fait aussi que le nouveau venu se présentait nu, à l’exception de sa culotte collante et de ses bottes de cheval, apportaient une note étrange, déroutante pour cette foule misérable habituée aux maîtres gras bardés de fouets et de pistolets. Et tous le regardaient si avidement que nul ne remarqua, dans l’ombre de la véranda, la silhouette sombre de Pongo, dépouillé lui aussi de ses vêtements mais armé jusqu’aux dents.
Le silence total apprit à Gilles qu’il venait de marquer un point mais il sentit qu’il fallait le briser lui-même et non en laisser l’initiative aux révoltés.
— Certains d’entre vous doivent pouvoir comprendre mes paroles et les transmettre aux autres, dit-il employant toute la puissance de sa voix dans l’espoir d’atteindre les derniers rangs, si lointains fussent-ils. Je suis votre nouveau maître et je suis venu vous demander de déposer les armes car je ne vous veux aucun mal, bien au contraire. Je sais combien vous avez souffert sur cette terre qui devient la mienne. Je sais combien vous y êtes maltraités, mal nourris, ravalés par la cruauté de ceux qui vous commandent à une condition plus misérable que celle des bêtes qui sont au moins libres de se chercher elles-mêmes leur nourriture. Je ne veux plus de cela, plus jamais ! Par le Dieu que je sers, je le jure…
» Ce soir, vous avez fait justice, votre justice, et personne ne vous punira pour cela. Lorsque reviendra Simon Legros, c’est à ma justice qu’il devra répondre de ses crimes dont le plus grave a été commis ce soir car c’est lui qui, par la voix de ses meneurs, vous a conduits à la révolte. Vous pouvez me tuer et il espère bien, là où il est, que c’est ce que vous allez faire car je suis le maître de “Haute-Savane” et je suis celui qui l’empêche d’en devenir le possesseur. Mais soyez-en sûrs, après ma mort il reviendra. Il reviendra avec des hommes, des armes… et la loi pour lui. Et vous serez châtiés, vous serez massacrés jusqu’au dernier. Que lui importe ? Il achètera d’autres esclaves qu’il mènera encore plus durement.
» Moi, je vous offre de vous en sortir sans mal. Vous lutterez avec moi contre cet homme quand il reviendra… et ensuite nous remettrons cette plantation en état, mais votre vie y sera toute différente de ce quelle était. Chacun de vous y vivra avec dignité, en “libres de savane” pour commencer. L’affranchissement récompensera les meilleurs…
Jamais encore Gilles n’avait prononcé si long discours et jamais non plus il n’aurait cru y être amené. Cette nuit, en face de ces centaines de paires d’yeux, il avait l’impression déprimante d’exhorter des fauves au cœur d’une forêt sauvage et qu’aucune de ses paroles, clamées cependant de toute sa conviction et de tout son cœur, ne portait. Se pouvait-il vraiment qu’aucun de ces hommes massés sous la lumière rouge des torches ne comprît son langage ?
Il achevait, cherchant son souffle et aussi ce qu’il pourrait encore dire quand, du cœur même de la foule, une voix rauque, hargneuse proféra quelques paroles incompréhensibles. L’homme à la draperie blanche qui s’était tenu aussi immobile qu’une statue durant tout le temps que Tournemine avait parlé se détourna légèrement pour chercher du regard celui qui venait de parler. Gilles comprit qu’il hésitait. Celui-là peut-être entendait le français…
Il allait reprendre, pour lui seul, mais d’autres voix, à présent, faisaient écho à la première et d’autres encore. Ce fut comme un crescendo de haine et de fureur qui enfla, enfla…
— Recule ! conseilla Pongo à mi-voix. Il faut rentrer. Ils vont attaquer…
— Ce n’est pas encore certain…
— Moi dire que si… Bien connaître foules sauvages quand colère gronde. Rouge ou noire… même chose ! Vite !
En effet, une machette lancée d’une main singulièrement vigoureuse arrivait sur eux en sifflant et se planta, avec une menaçante vibration, dans le montant de la véranda. L’heure n’était plus aux discours. Seule, la voix des armes pouvait encore se faire entendre. Vivement, Gilles bondit à l’intérieur et, refermant la porte derrière lui, saisit son fusil et alla reprendre son poste.
— Vous êtes un homme courageux, grogna Finnegan, mais c’était de la folie. Autant raisonner la tempête… À présent à la grâce de Dieu ! J’espère seulement qu’au Paradis on connaît l’usage du rhum.
Un énorme hurlement emplit la nuit. Les tambours recommencèrent à battre sur un rythme enragé et la terre trembla sous des centaines de pieds. La horde se lançait sur la maison. C’était comme une marée roulant depuis la colline.